
Dans le cadre du centenaire de 14-18, l'Union des blessés de la face organise un colloque sur les Gueules cassées, les 17 et 18 octobre, à Paris. Les blessures de ces hommes, reflets de souffrances physiques et morales, ont fait avancer la médecine.
Cent ans après la Première Guerre mondiale, les portraits des Gueules cassées sont toujours aussi glaçants et difficilement soutenables. Ces hommes, grièvement blessés, ont laissé durant les combats, un œil, un nez ou même tout un pan de leur visage. Des plaies béantes, symboles de la violence extrême du conflit. "Ils avaient perdu leur photo d’identité. Pour certains, il n’y avait plus rien de ce qu’ils étaient auparavant", explique le docteur François-Xavier Long.
Depuis plusieurs décennies, ce médecin spécialiste de la chirurgie maxillo-faciale s’intéresse au sort de ces grands blessés de 14-18. Membre du Comité scientifique de la fondation des Gueules cassées, il participe les 17 et 18 octobre à un colloque organisé à ce sujet à l’École militaire de Paris. "Lors de la Première Guerre mondiale, on a assisté à l’émergence d’une blessure qu’on ne connaissait pas à grande échelle, la blessure faciale. Durant le conflit, 11 à 14 % des blessés étaient touchés au visage", explique ce chirurgien du centre hospitalier de Verdun. "Il y avait bien sûr des blessures de la face depuis l’Antiquité, mais pas d’une telle ampleur. Les fusils, les obus, les shrapnels ou encore les lance-flammes de ce premier conflit mondial ont provoqué des dégâts considérables."
Laissés pour morts par les brancardiers
Après l’impact, c’est un long calvaire qui débute pour les blessés de la face. Sur le champ de bataille, ils sont parfois laissés pour morts. "Quand les brancardiers passaient, ils disaient 'il a la gueule ouverte, il n’y a rien à faire'. Le blessé ne pouvait plus crier. L’un des fondateurs des Gueules cassées, Albert Jugon, est resté deux ou trois jours par terre avant qu’un brancardier ne remarque qu’il vivait encore", raconte François-Xavier Long. L’évacuation est aussi une expérience traumatisante. Les blessés mettent plusieurs heures, voire plusieurs jours avant d’atteindre un premier poste de secours, puis un hôpital de l’arrière.
Comme l’explique le chirurgien, au début du conflit, le service de santé de l’armée française n’était pas préparé à faire face à des lésions d’une telle gravité : "Il y avait trois ou quatre hôpitaux spécialisés en 1914. On a atteint 17 centres en 1918. Il y en avait partout en France". Cette guerre destructrice a ainsi permis de faire avancer considérablement les techniques médicales. Défigurés, ces poilus deviennent en quelque sorte des cobayes. Alors que les médecins tâtonnent d’opération en opération, de greffe en greffe, la chirurgie réparatrice connait des progrès fulgurants : "Heureusement que cela s’est passé à cette période. Maintenant, il y aurait les lois d’éthique et on en discuterait pendant trois jours. À l’époque, ils n’ont pas eu d’état d’âme. Ils se sont dit qu’il fallait impérativement sauver ces gens car ils étaient jeunes et qu’il ne s’agissait pas de blessures mortelles".
"Sourire quand même"
Les grands blessés de la face (environ 10 000 à 15 000 hommes en France) ne sont pas seulement confrontés à des souffrances physiques. Méconnaissables, ils doivent faire face au regard de leurs proches et apprendre à vivre avec un nouveau visage : "Certains n’ont plus voulu retourner chez eux car ils ont pensé qu’ils allaient faire peur à tout le monde. D’autres ont été rejetés par leur famille". Après quatre ans de conflit, beaucoup de Français préfèrent détourner le regard pour ne plus penser à cette période tragique. "On a voulu les oublier car on s’est dit que cela faisait tache dans la population. Ils ont été laissés pour compte car tout le monde voulait reprendre sa vie", résume François Xavier-Long.
Pour dépasser cette détresse morale, ces grands mutilés peuvent toutefois compter sur une incroyable solidarité. Très rapidement, ces broyés de la guerre s’organisent pour ne pas s’effondrer. Dès 1921, alors qu’ils ne sont pas reconnus comme invalides, une quarantaine de blessés au visage fondent l'Union des blessés de la face. Le président de cette association, le colonel Yves Picot, surnomme alors ces hommes les "gueules cassées". Non sans humour, ils prennent pour devise "sourire quand même". Sur le plan financier, l’association innove également pour récolter des fonds destinés aux opérations médicales et à la création de centres d’accueil. Elle participe notamment au développement de la Loterie nationale. Aujourd’hui encore, elle est actionnaire de la Française des jeux, dont elle détient 9,23 % du capital.
Car l’association ne s’est pas éteinte avec la disparition des derniers poilus. Chaque conflit, de la Seconde guerre mondiale aux opérations extérieures contemporaines, a engendré de nouvelles Gueules cassées. "Ce sont des blessés militaires, mais aussi ceux qui sont touchés dans le cadre de leur service comme les policiers et les pompiers", précise le docteur François-Xavier Long. "L’argent sert désormais pour ces blessés, une autre partie pour l’entretien de la mémoire et puis surtout pour la recherche scientifique sur la chirurgie maxillo-faciale". Pour ce membre de la Fondation des Gueules cassées, cet esprit de famille et d’entraide, initié par le colonel Picot, ne s’est jamais éteint : "C’est cette humanité qui a permis de les sauver. Pour les blessés d’aujourd’hui, c’est encore une planche de salut. Il y a vraiment une ambiance spéciale. Ils savent qu’ils peuvent toujours téléphoner si besoin, et qu’ils seront toujours épaulés".
- "Gueules Cassées, un nouveau visage", un colloqué organisé par L’Union des Blessés de la Face et de la Tête et la Fondation des Gueules cassées, les 17 et 18 octobre 2014 à l’École Militaire à Paris.
- À lire sur le sujet : "Les Gueules cassées : les blessés de la face de la Grande Guerre" par Sophie Delaporte, préface de Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris : Éd. Noêsis, 1996.