
En Chine, de plus en plus d’hommes renoncent à faire carrière pour devenir pères au foyer. Les générations plus âgées ont du mal à concevoir ce nouvel état de fait, dans un pays encore très patriarcal. Les "nouveaux pères" existent aussi en France. Mais sont-ils aussi impliqués que les mères? Le partage des tâches est-il égalitaire entre femmes et hommes dans le couple hétérosexuel ? Pas vraiment, estiment les journalistes Stéphane Jourdain et Guillaume Daudin, co-auteurs de la bande dessinée "L’arnaque des nouveaux pères". La sociologue Christine Castelain-Meunier, elle, n’est pas aussi dure. Elle estime que l’histoire de France a beaucoup pesé dans la place que les pères ont pu occuper auprès de leurs enfants.
Les "nouveaux pères" tienent-ils toutes leurs promesses ? Les pères d’aujourd’hui sont bien plus impliqués dans la vie de leurs enfants que ceux de la génération du baby-boom et de ceux qui les ont précédés. Sur les réseaux sociaux, en vacances avec les ami·e.s, ils montrent leur implication en donnant le biberon au bébé ou en jouant avec les petits. Mais dans la réalité, les statistiques montrent que ces pères s’arrogent surtout les tâches les plus valorisées socialement - comme donner le biberon - et laissent à la mère celles qui le sont moins - préparer ledit biberon ou les repas... A la fin des vacances, les mères de famille sont plus fatiguées à cause de la charge mentale, qui reste leur prérogative empoisonnée.
Alors manipulation inconsciente ou aveuglement ? Un peu des deux sans doute, selon l’enquête menée par Stéphane Jourdain et Guillaume Daudin. Aujourd’hui encore, racontent les deux journalistes, près de huit mères sur dix disent se lever plus souvent que leur conjoint·e lorsque les enfants pleurent la nuit, contre quatre pères sur dix, selon un sondage IFOP de 2022. L’un des éléments clé de cette inégalité parentale s’enracine dès les premiers jours de l’enfant, dans des congés paternel et maternel de durées très différentes : quatre mois pour la femme qui accouche, 28 jours seulement pour l’autre parent – et ce, seulement depuis juillet 2021.
Discriminations
Forcément, le père (ou le·a deuxième parent) s’implique moins dans la vie de famille et les tâches ménagères sont inégalement réparties, par manque de temps pour le faire, bien sûr, et peut-être aussi par un manque d’intérêt. Or, le congé maternité plus long que le congé paternité, c’est aussi l’une des sources de discrimination contre les femmes dans le monde du travail et l’un des points qui "justifient", pour les employeur·euses, que les femmes touchent un salaire moins élevé que les hommes.
Pourtant, les choses changent : les pères s’impliquent plus auprès de leurs enfants, et c’est l’un des effets… de l’histoire de France, explique la sociologue Christine Castelain-Meunier. Autrice d’une quinzaine de livres sur la paternité, elle explique que la Révolution française a joué un rôle en limitant les droits des pères. Alors que sous l’Ancien Régime, ils pouvaient déshériter leurs filles au profit de leurs fils et avaient des droits très larges sur leurs enfants même après leur majorité, le renversement de la monarchie a limité l’étendue de ce qu’ils pouvaient faire sur leurs enfants.
La généralisation du travail des femmes dans les années 1970 a été une autre forme de révolution familiale. En sortant du foyer, les femmes ont gagné en autonomie et passé moins de temps chez elles, ce qui a contribué à rebattre les cartes sur les rôles des deux parents et à donner davantage de place au père.
Le modèle suédois, champion de l’égalité entre les parents
Mais les mouvements inverses ont également été observés au cours de l’histoire, comme lorsque la figure du "bon père de famille", que décrit Rose Lamy, est conceptualisée. Dans le Code civil, Napoléon Bonaparte impose le modèle patriarcal et affirme l’incapacité juridique de la femme mariée. Il fait du père le chef de la famille et de la femme sa propriété... A l’époque, le rôle du père est institutionnel, explique la sociologue ; désormais, on vit dans l’ère de la "paternalité relationnelle impliquée", c’est-à-dire celle de pères qui s’intéressent réellement, au quotidien, à leurs enfants, à passer du temps avec elles ou eux, à les connaître.
En Suède, les hommes ont droit à une congé paternité d’une longueur inégalée en Europe et tout est fait pour les inciter à en profiter au maximum. Cette révolution des mœurs remonte à 1974, lorsque Stockholm instaure un congé parental partagé de six mois, à répartir entre les deux parents. En 1995, la Suède passe au "pappamanad" (mois du papa) pour donner au père un mois complet minimum avec son enfant. Et cette durée n’a cessé d’augmenter au fil des réformes.
Pour accompagner cet engagement des pères, le pays a aussi des cours qui contribuent à l’égalité de fait entre les sexes. Dès l’école, garçons et filles suivent des cours d’arts ménagers afin d'apprendre à gérer une maison : des lessives, des cours de cuisine, de ménage… C’est avec cette recette que la Suède est devenue championne européenne de l’égalité. Une inspiration pour la France – et pour ses pères ?