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Présidentielle à Madagascar : le match retour entre deux vieux rivaux

Les Malgaches vont voter mercredi pour élire leur président. Le second tour qui oppose Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina a des allures de règlement de comptes entre les deux hommes qui se sont affrontés lors de la crise de 2009.

Plus de dix millions de Malgaches sont appelés mercredi 19 décembre à élire leur président. Ils vont devoir départager Marc Ravalomanana, 69 ans, et Andry Rajoelina, 44 ans, qui sont arrivés en tête au premier tour.

Les deux hommes se connaissent bien et sont des rivaux de longue date. En janvier 2009, alors que Marc Ravalomanana était au pouvoir, Andry Rajoelina, organisateur de soirées devenu maire de la capitale Antananarivo, avait dénoncé des atteintes aux libertés et s'était présenté comme le porte-parole d'un mouvement de contestation. Entre le 26 janvier et le 7 février 2009, des manifestations de partisans du maire avaient été réprimées par la garde présidentielle, faisant une centaine de morts. Lâché par l'armée, Marc Ravalomanana avait fini par démissionner le 17 mars et s'était exilé. Le même jour, Andry Rajoelina s'était vu confier les "pleins pouvoirs" par l'armée.

"C’est vraiment un match retour auquel on assiste", résume Gaëlle Borgia, la correspondante de France 24 à Madagascar. "Il n’avait pas eu lieu en 2013 lors de la présidentielle parce que les deux hommes n’avaient pas pu se présenter. Cette élection est un peu l’occasion pour eux de s’affronter directement dans les urnes pour la première fois".

Présidentielle à Madagascar : le match retour entre deux vieux rivaux

Au coude à coude

Les deux hommes avaient été interdits de participer à la présidentielle de 2013, la communauté internationale craignant que leur participation ne ravive la violence politique. Le scrutin avait alors été remporté par Hery Rajaonarimampianina. Ce dernier, candidat à sa propre succession, n’a pas passé le premier tour cete année, distancé à la troisième place avec 8,82   % des voix. Arrivé en tête, Andry Rajoelina a recueilli 39,23   % des suffrages, devant Marc Ravalomanana, qui en obtenu 35,35   %. Même si l'un des candidats se détache légèrement, pour Gaëlle Borgia, rien n’est encore joué dans cette élection   : " Andry Rajoelina a quatre points d’avance sur l’ancien président Marc Ravalomanana, mais la tendance pourrait s’inverser au second tour par un jeu d’alliance."

Un avis partagé par la politologue Christiane Rafidinarivo, chercheure invitée au Cevipof CNRS de Sciences Po Paris : "Ils sont vraiment au coude-à-coude, c’est très incertain. Il n’y a personne qui se détache pour l’instant. La campagne présidentielle n’a pas creusé l’écart."

Pour rallier les maigres troupes de leurs concurrents du premier tour, les deux ex-présidents ont quadrillé de plus belle le pays dans leurs hélicoptères, distribuant sans compter assurances et dons en tous genres. Malgré leur rivalité, les deux candidats présentent quelques similarités, dont des moyens financiers conséquents. "Ils sont tous les deux des hommes d’affaires, autodidactes, ils ont fait fortune, l’un dans l’événementiel et la publicité, l’autre dans l’agroalimentaire. Ils ont aussi une forte assise populaire dans le pays", décrit Gaëlle Borgia.

Un pays qui s’appauvrit

Christiane Rafidinarivo note toutefois des différences dans leur positionnement politique   : " Andry Rajoelina propose un programme plus axé sur l’aménagement urbain avec des investissements pour construire des villes nouvelles et résorber le chômage, sans préciser d’où viendront les capitaux. En comparaison, Marc Ravalomanana propose un développement beaucoup plus axé sur la décentralisation effective et sur la contribution des grands bailleurs onusiens et de la communauté internationale".

Le défi est grand. À Madagascar, les trois quarts de la population vivent avec moins de deux euros par jour, selon la Banque mondiale. "Depuis 1960, c’est un pays qui ne cesse de s’enfoncer dans la crise. Le PIB par tête diminue d’année en année avec des variations. Madagascar s’appauvrit depuis l’indépendance. C’est inédit à l’échelle du monde pour un pays qui n’a pas connu la guerre, malgré des ressources et des richesses naturelles non négligeables qui pourraient être correctement exploitées", estime le sociologue Jean-Michel Wachsberger de l'Université de Lille sur l’antenne de France 24.

Quel que soit le résultat de ce scrutin, ce spécialiste de Madagascar observe déjà un grand gagnant. " La victoire dans cette élection, c’est celle de l’abstention. Elle a augmenté de dix points par rapport au dernier scrutin. Cela montre qu’il y a un désengagement très fort. Si on rajoute les blancs et nuls, on arrive à un électeur sur deux qui ne s’est pas exprimé", décrit Jean-Michel Wachsberger.

Il y a seulement quelques mois, e ntre avril et juin 2018, l’île avait été secouée par des manifestations de l'opposition, qui réclamait le départ du président Rajaonarimampianina, accusé de vouloir faire taire ses rivaux avant les élections. Pour sortir de l'impasse, la Haute cour constitutionnelle (HCC), la plus haute juridiction du pays, avait ordonné la nomination d'un nouveau Premier ministre et d'un gouvernement d'union nationale.

Certains observateurs craignent qu’en cas de résultats serrés, le perdant conteste les résultats et fasse replonger le pays dans une énième crise politique. "L’Histoire le dira", estime Jean-Michel Wachsberger. "Il y a des mécontentements à Madagascar qui sont très forts et qui ne demandent qu’à s’exprimer."