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"Forgiven" : rencontre avec un ancien membre de gang repenti devenu acteur

Incarcéré à la prison de Pollsmoor en Afrique du Sud, Welcome Witbooi était membre du gang des Numbers. Aujourd’hui repenti, il joue son propre rôle dans le film "Forgiven" de Roland Joffé, aux côtés de Forest Whitaker et Eric Bana.

Entre 1996 et 1998, dans le cadre de la Commission vérité et réconciliation créée par Nelson Mandela, l’archevêque Desmond Tutu a auditionné les auteurs de crimes et d’exactions commis pendant l’apartheid au nom du gouvernement sud-africain et des mouvements de libération nationale. C’est cette page de l’histoire de l’Afrique du Sud que le réalisateur franco-britannique Roland Joffé raconte dans le film "Forgiven", au cinéma le 9 janvier 2019.

Inspiré de faits réels et adapté de la pièce de théâtre "The Archbishop and the Antichrist" de Michael Ashton, cette fiction historique imagine un face-à-face entre l’archevêque Desmond Tutu (Forest Whitaker) et un suprémaciste blanc nommé Piet Blomfeld (Eric Bana), soldat auteur de nombreux crimes racistes pendant l’apartheid et désormais derrière les barreaux de la prison de Pollsmoor, au Cap.

Les Numbers, un gang centenaire

Derrière le duel psychologique (parfois un peu pompeux) entre les deux personnages principaux, "Forgiven" est aussi une plongée dans l’univers carcéral de Pollsmoor au milieu des années 1990, où le gang des Numbers fait la loi. Si le co-scénariste écossais Michael Ashton raconte s’être inspiré de sa "propre expérience en prison où [il a] pu observer l’organisation d’un gang", il se trouve que l’acteur qui joue le bras droit du sanguinaire chef de gang Mogomat à l’écran est un ancien membre repenti des Numbers : Welcome Witbooi.

Sans doute l’un des gangs les plus tristement célèbres de l’Afrique du Sud, les Numbers seraient nés à la toute fin du XIXe siècle. "Ils puisent leur inspiration de la vraie figure historique qui les a fondés, Nongoloza Mathebula, un bandit de Johannesburg qui a monté une bande quasi-militaire de hors-la-loi, unissant sa petite armée avec une idéologie simple mais puissante d’une résistance anti coloniale", décrit Jonny Steinberg, auteur d’un rapport sur les gangs des prisons de la province du Cap-Occidental pour le Centre de recherche sur la violence et la réconciliation, publié en 2004.

"Je n’étais qu’un enfant, mais il fallait que je prouve que j’étais un homme"

Welcome Witbooi, aujourd’hui âgé de 37 ans, a rejoint les Numbers à l’âge de 14 ans. "J’étais naïf et je voulais appartenir à quelque chose", raconte le Sud-Africain à France 24. "J’ai grandi à Cape Flats, dans Valhalla Park, un quartier du Cap infesté par le gang. Je n’étais qu’un enfant, mais il fallait que je prouve que j’étais un homme. Alors j’ai fait ce qu’il fallait pour être reconnu comme tel."

Alors qu’il n’a que 17 ans, Welcome Witbooi est condamné à 25 ans de prison pour agression et vol à main armée. Il passera au final 14 ans derrière les barreaux de sept prisons différentes, parmi lesquelles Drakenstein Prison et Pollsmoor Prison. Il se souvient : "Lors de mon incarcération, afin d’échapper au viol, j’ai été utilisé par le gang des Numbers pour devenir une sorte d’agent de sécurité. Et puis au fur et à mesure, je me suis tellement impliqué que je suis devenu un membre haut placé du gang."

À l’âge de 25 ans, il atteint ainsi le grade de First Star General des 28s, l’une des branches des Numbers, supervise la prostitution et le trafic de drogues ou d'informations, et commande jusqu'à 2 500 hommes parmi ses codétenus.

Mais quelques années plus tard, effrayé à l’idée d’avoir un jour des enfants à qui il devrait raconter sa triste histoire, Welcome Witbooi prend le chemin de la rédemption et décide de quitter le gang. "Je me suis rapproché du Conseil du gang pour quitter les Numbers. Ça n’a pas été facile, mais ils m’ont laissé partir à condition que je reste fidèle à ce pourquoi je voulais partir. C’est-à-dire inspirer le changement et vivre une vie d’intégrité. Bizarre, je sais, mais le gang des Numbers a un système de valeur", ironise-t-il aujourd’hui pour France 24, sept ans après sa sortie de prison.

"J'ai pleuré tellement c'était libérateur"

Lorsque Roland Joffé et le producteur de "Forgiven" ont contacté Welcome Witbooi, l’ancien détenu devait servir de consultant sur la représentation du gang dans le film. "Mais lorsqu’ils ont remarqué mes connaissances approfondies, ils m’ont proposé de jouer un second rôle. L’idée était de guider les autres acteurs tout en jouant un personnage qui me rappelait beaucoup mes années d’incarcération." La violence, les cérémonies de tatouage, … Tout est réaliste, assure-t-il. "C’est triste mais c’est très proche de notre réalité."

Ironie de l’histoire, le tournage de "Forgiven" s’est fait au sein même de la prison de Pollsmoor, un établissement de haute sécurité du Cap, où Welcome Witbooi a purgé une partie de sa peine. "J’étais terrifié, surtout parce qu’on a tourné ma scène avec Eric Bana dans l’exacte cellule où j’avais passé des années enfermé", explique ce père de deux enfants. "Mais j’ai justement aussi accepté ce film pour retourner en prison, non pas en tant que délinquant, mais comme un exemple que le changement est possible ! À la fin de cette scène, j’ai pleuré tellement c’était libérateur."

Si pendant son incarcération, Welcome Witbooi avait pris part au Restorative Justice Programme pour "se réconcilier avec ses victimes avant sa libération" – un programme pas si éloigné de la Commission vérité et réconciliation de Desmond Tutu, dit-il –, il a aujourd’hui créé l’association Heart and Soul Foundation SA qui intervient dans les quartiers pauvres d’Afrique du Sud "ravagés par les gangs et autres maladies sociales". En partageant son expérience, Welcome Witbooi entend "ne pas glorifier la culture des gangs", mais "montrer aux jeunes filles et garçons que l’éducation est la clé pour définir son identité."

Mais la route reste longue. Aujourd’hui encore, le South African Police Service (SAPS) recense douze gangs de rue reconnus et trois gangs de prison dans la province du Cap-Occidental, dont Le Cap est la capitale. Entre 2012 et 2013, le nombre de meurtres liés aux gangs avait même augmenté de 86 % et des jeunes âgés de 14 ans à peine comptaient parmi les auteurs des crimes. "Si les facteurs sociaux et environnementaux qui nourrissent le gangstérisme sont laissés de côté, il y a aura peu d’espoir pour les enfants et les jeunes adultes sous l’emprise des gangs dans le Cap-Occidental", alertait le Daily Maverick. Et durant l’été 2018, des affrontements entre des membres des gangs des 26 et des 28 ont encore fait plusieurs victimes dans la prison de Pollsmoor.

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