
Envoyée spéciale de FRANCE 24 en Afghanistan, Leela Jacinto s'est rendue au QG du candidat de l'opposition Abdullah Abdullah. Derrière les fusils et les visages menaçants, une guerre des mots et des chiffres se prépare...
Les gros bras et les visages fermés des gardes armés barrent l’entrée de l'"hotal (sic) et restaurant Maimana", à Kaboul. L’établissement est devenu le QG du candidat d’opposition Abdullah Abdullah le temps de la campagne présidentielle.
Cette ville ferait mieux de se doter de davantage de correcteurs anglophones et de moins de combattants. Mais l'heure n'est pas venue de se poser des questions : je tente d’amadouer un énième Afghan armé jusqu’aux dents.
Les gardes s’énervent autour de moi : "Caméra ? Caméra ?" hurlent-ils. Je sors mon appareil photo, espérant les rassurer. Mais ils continuent de fouiller frénétiquement mes affaires, répétant : "Caméra ? Caméra ?"
Cette fois, je me montre compréhensive, gardant en mémoire l’attentat tragique qui provoqua la mort du héros de la résistance afghane, le commandant Massoud, dont Abdullah était un proche collaborateur. C’était deux jours avant les attentats du 11 septembre 2001. Il avait été tué par un kamikaze d’Al-Qaïda déguisé en journaliste, qui avait dissimulé une bombe dans sa caméra. Apparemment, ces gardes ne se sont pas encore remis de l’attentat du 9 septembre 2001.
Mais lorsqu’ils me demandent mes papiers en répétant "Pakistanaise ? Pakistanaise ?", je m’énerve un peu à mon tour : "Pas Pakistanaise, HINDOUE !", utilisant le terme afghan pour désigner les Indiens. Je veux juste entrer dans l’immeuble, et si ces gars croient que je suis Pakistanaise, j’en ai pour la matinée.
Le sixième étage, où travaillent les chefs de campagne d’Abdullah, est bourré de testostérone. Des gardes coiffés de "pakhouls" à l’ancienne – une sorte d’ample béret jadis porté par le commandant Massoud – rôdent dans les couloirs, l’air menaçant. Pour moi, on rencontrait ce genre de personnage dans la vallée du Panshir à la fin des années 1990, mais pas dans les couloirs du QG d’un candidat à une présidentielle ! Si c’est ça, le nouvel Afghanistan démocratique de demain, ça me déprime…
Mais peu importe, j’ai du travail. Paris vient de m’appeler pour me dire que le directeur de campagne de Hamid Karzaï a annoncé que le président sortant avait gagné dès le premier tour de scrutin. C’est le genre d'informations dont les rédactions à Paris et à New York sont au courant bien avant leurs journalistes sur le terrain. Je fais le tour du bureau, pour recueillir une réaction.
Mais il est à peine dix heures du matin à Kaboul, en ce lendemain de journée électorale sous tension. Tout le monde semble pris de court, même les chefs. "Karzaï a perdu l’élection mais il gagnera peut-être la corruption", finit par me lancer un membre de l’équipe électorale.
De l’autre côté de la pièce, un écran géant affiche les résultats en temps réel des décomptes des bureaux de vote dans
les provinces. C’est impressionnant. Sauf qu’il ne s’agit pas du décompte officiel, mais de celui des observateurs d’Abdullah... Selon eux, leur candidat serait en tête, avec plus de 60 % des votes, Karzaï plafonnant entre 32 % et 34 % des voix.
Je n’y suis pas encore allé, mais quelque chose me dit qu’il y a le même genre d’écran dans le QG du président sortant, avec des chiffres toutefois forts différents... La guerre des mots et des résultats auto-proclamés a commencé.