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Rencontre avec l'auteur du "Petit manuel du parfait réfugié politique"

Le caricaturiste iranien Mana Neyestani publie un nouvel ouvrage dans lequel il croque les pérégrinations d’un réfugié iranien à Paris devant les pesanteurs de l’administration française, sans langue de bois, ni concession.

Trois ans après son arrivée en France, le caricaturiste iranien Mana Neyestani n’a rien perdu de son irrévérence. Dans son nouvel ouvrage, le "Petit manuel du parfait réfugié politique", le dessinateur traite avec cynisme et poésie du parcours du combattant d’un apprenti réfugié politique dans la Ville lumière. Les tracasseries administratives, les files d’attente au guichet des administrations françaises, les combines de certains réfugiés pour faire passer leur demande en priorité, rien n’échappe à l’œil sans concession du caricaturiste.

Le livre emprunte des anecdotes vécues par Mana Neyestani, qui a du fuir l’Iran à cause de ses activités de dessinateur. L’auteur iranien avait passé plusieurs mois en prison à Téhéran en 2006 avec son rédacteur en chef à cause d’un dessin publié dans un journal pour enfants qui lui vaudra l’accusation de "trouble à l’ordre public". Après son exil, il continue de dessiner. Son travail devient alors un symbole de la défiance populaire après l’élection contestée de Mahmoud Ahmadinejad en 2009. France 24 l'a rencontré à Paris.

France 24 : À travers vos dessins, vous décrivez des scènes kafkaïennes : les procédures interminables, le 115 - numéro d’urgence pour les sans-abris - qui ne répond jamais, la machine chargée d’enregistrer les empreintes d’identité en panne qui retarde l’instruction des dossiers de plusieurs mois… Réalité ou fiction ?

Mana Neyestani : Ce sont des choses vécues par moi ou par des amis. La bureaucratie ce n’est pas nouveau pour moi en tant qu’Iranien, car le système administratif iranien a été copié sur le système français, avec les mêmes lenteurs. En Iran, je vivais dans la "copie" de cette bureaucratie. Voir l’"original" dans un pays moderne, hors du tiers-monde, m’a surpris et m’a beaucoup fait rire. Les citoyens français aussi peuvent se reconnaître dans les difficultés rencontrées face à l’administration française. Sauf que pour les réfugiés sans la langue, ni le réseau, c’est deux fois plus compliqué.

Dans votre ouvrage, vous comparez Paris à une prison à ciel ouvert pour les réfugiés politiques. N’est-ce pas un peu exagéré ? Est-ce si pénible de vivre ici ?

Les difficultés pour un caricaturiste en Iran sont terribles et la prison a été une expérience difficile à vivre. Les souffrances éprouvées en France et en Iran ne sont pas équivalentes. Mais on n’est pas obligé d’être enfermé physiquement pour se sentir "en prison". Quand vous faites la queue plusieurs heures durant, qu’on vous annonce que votre dossier est bloqué, que vous n’y comprenez rien parce que vous ne parlez pas la langue, ça crée de la frustration. Je me suis souvent senti abandonné et parfois humilié. Il n’est pas rare au guichet de se retrouver face à un fonctionnaire qui vous prend de haut. Je me suis parfois senti coincé aussi, car même muni d’une carte de séjour et d’un titre de voyage pour réfugié, je ne peux pas voyager aussi librement qu’un citoyen français "normal". Je serai toujours surveillé par la police. Contrairement à son titre, mon livre n’est pas un "guide pour les réfugiés" mais "pour un public français", pour que les Français sachent les épreuves que traversent les réfugiés.

Malgré tout, avez-vous vécu des moments heureux en France ?

J’ai toujours aimé la France, que je connaissais bien avant de venir vivre ici : son architecture, ses œuvres d’art… J’ai rencontré des Français qui m’ont beaucoup aidé alors qu’ils n’étaient pas obligés de le faire. Dans le livre, je caricature des Parisiennes qui ont hébergé des réfugiés à leur domicile. La situation a quelque chose de comique. Mais la France n’est pas un pays facile pour les réfugiés politiques. En vivant ici, j’ai senti une distance entre ce pays et ses populations immigrées. Les attentats contre "Charlie Hebdo" m’ont beaucoup questionné. La nouvelle m’a sincèrement affecté, d’autant plus que j’avais eu l’occasion de rencontrer Charb lors d’une table-ronde. J’ai eu peur de revivre l’insécurité ici, dans ce pays de liberté. Est-ce que la distance entre la France et ses immigrés peut expliquer cette colère ? Pourquoi des enfants d’immigrés ont attaqué leur propre pays ? Je me pose la question à travers un des dessins du livre. Il représente les difficultés à venir pour les réfugiés politiques d’aujourd’hui, lorsqu’ils deviendront Français, et devront élever à leur tour leurs enfants dans la France de demain.

Mana Neyestani, "Petit manuel du parfait réfugié politique", Arte éditions, 2015

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