
Premier jour d’audience pour 196 militaires turcs accusés d’avoir comploté pour renverser le parti au pouvoir, AKP. Ce complot présumé s’intitule l’affaire "Balyoz", et remonte à 2003. Des généraux auraient alors eu pour objectif d’organiser une série d’attentats à la bombe dans le pays. L'armée est-elle condamnée à plier face au pouvoir?
Bête noire des militaires, le journal Taraf est à l'origine de la plupart des grands scandales et révélations de complot en Turquie depuis 3 ans. Le plan Balyoz, ou “masse de forgeron” a été révélé en janvier dernier. Selon des documents fournis au journal, des généraux factieux auraient tenté de renverser le gouvernement AKP en 2003, peu après son arrivée au pouvoir.
“C'est un plan basique, explique Mehmet Baransu, journaliste à Taraf qui a obtenu ces documents d'un officier à la retraite. Il ressemble à des plans déjà élaborés dans le passé par les militaires. Commettre des meurtres, et toutes sortes d'action qui visent a créer le chaos et l'inquiétude dans la population. En montrant que le gouvernement ne maîtrise pas la situation, l'armée aurait pu prendre le contrôle du pouvoir, exactement comme cela s'est passé pour le coup d'état du 12 septembre1980”.
Concrètement le plan consistait à organiser une série d'attentats à la bombe contre des mosquées ou encore provoquer des incidents aériens entre la Turquie et la Grèce pour montrer que le gouvernement ne contrôlait pas la situation.
Les mosquées de Fatih et de Beyazit, qui sont parmi les plus fréquentées d'Istanbul, auraient notamment été prises pour cible au moment de la prière du vendredi, ce qui aurait incité les fidèles à manifester violemment dans la rue.
Un scénario digne d'un film hollywoodien mais plausible selon Mehmet Baransu, dans un pays qui a connu quatre coups d'Etat depuis 1960. “Est-ce que les militaires sont capables de cela? Oui, malheureusement en Turquie ils le sont. Jusqu'à aujourd'hui ils sont restés impunis, et cela les a renforcé. Ils ont posé des bombes, commis des meurtres et organisé des coups d'état mais on ne leur a jamais demandé de comptes".
Procès politique ?
L'un des cerveaux de l'opération "masse de forgeron" serait l'ex-commandant de la Première Armée, le général Cetin Dogan, aujourd'hui à la retraite. Connu pour son opposition au gouvernement AKP, il dément en bloc les accusations. Son avocat, Celal Ulgen, affirme qu'il s'agit d'un coup monté et argue d'invraisemblances et d'anachronismes dans les documents. “C'est vrai que Cetin Dogan a organisé un séminaire qui était une simulation pour se préparer à des situations extrêmes en Turquie, mais les documents ont été falsifiés, affirme-t-il. Il n'était pas question de faire exploser la mosquée de Fatih ou d'abattre nos propres avions. C'est un scénario totalement fabriqué par certains groupes proches du pouvoir, toutes ces accusations sont fausses”.
S'agit-il alors d'un procès politique visant à décrédibiliser l'opposition comme l'affirme l'ancienne l'élite kémaliste ? Ou bien d'un pas vers la démocratisation et une opportunité pour la Turquie de se débarrasser définitivement du contrôle des militaires?
“La vérité est probablement entre les deux" estime Alexandre Toumarkine, chercheur basé à Istanbul. "'On a d'un côté, très certainement, un projet du gouvernement de limiter petit à petit le poids de l'armée dans la sphère politique et de l'autre côté des tentatives de coup d'état ou des velléités de coup d'état qui correspondent à une volonté nette dans certains cercles militaires de se débarrasser du pouvoir AKP d'une manière ou d'une autre”.
Depuis 2007 près de 400 personnes ont été inculpées pour avoir voulu renverser le gouvernement à travers différents complots. Le processus judiciaire s'annonce long et peu de gens en Turquie ont l'espoir de voir toute la vérité émerger un jour.