logo

Des tweets contre l'insécurité

Depuis l’arrivée au pouvoir de Felipe Calderon en 2006, la guerre des cartels mexicains a fait près de 23 000 morts. Dans certaines villes du nord, les narcotrafiquants font la loi. La population, livrée à elle-même, a développé ses propres moyens d'auto-défense... grâce à Twitter.

C'est une des nombreuses villes qui, sur la frontière mexicano-américaine, se transforme en une zone de non-droit. A Reynosa, deux cartels, le Golfe et Los Zetas, se battent pour contrôler le passage de drogues vers les Etats-Unis. La lutte est devenue d'une férocité extrême ces six derniers mois. Personne ne peut savoir avec précision le nombre de victimes qu'il y a eu dans cette ville de 420 000 habitants depuis le début de l'année ; le bilan s'est arrêté à environ 70 victimes en janvier et février. Dans les rues, l'insécurité est telle que la population, livrée à elle-même, a développé ses propres moyens d'auto-défense... en passant par Twitter.

Il faut croire qu'on peut s'habituer à vivre dans l'insécurité. C'est en tout cas ce que nous confie Esperanza, assise dans sa cuisine avec sa nièce Maggie. “On a pris certaines habitudes. Parfois, quand on marche dans la rue, on voit des membres du crime organisé se mettre en tenue de combat devant tout le monde ; ils enfilent leurs protections, choisissent leur arme. On sait qu'il va y avoir une fusillade. Eh bien, on fait comme si on ne voyait rien. On baisse les yeux et on continue notre chemin. Le but est de ne pas se faire remarquer.”

Les habitants veulent rester discrets pour rester en vie. En revanche, ils “twittent” sans retenue, pour signaler à leurs concitoyens les situations de risque.

Maggie est en permanence connectée à Twitter, chez elle comme au travail. “Je l'utilise pour contacter mes amis, et pour me tenir au courant de ce qui se passe en ville, avec tous ces risques et cette insécurité... C'est pour éviter de passer par des quartiers où il y a des affrontements en cours.”

Un formidable moyen d'auto-défense pour la population... mais la toile est aussi le berceau de toutes les rumeurs. Régulièrement, les habitants reçoivent des mails non signés ; des avertissements prévenant que de grandes fusillades vont avoir lieu, ou des photos de cadavres. Il y a quelques semaines, un de ces mails a créé une véritable panique dans la ville. “La paranoïa était telle que plus personne ne sortait même pour aller travailler, raconte-t-elle. Pendant trois jours, poursuit Esperanza, on n'a plus emmené les enfants à l'école. Toute activité a été suspendue. Jusqu'à ce que la mairie se décide à créer cette page d'information. Les autorités ont dû prendre la parole pour dire : « Ce sont des rumeurs, tout va bien.”

Car la mairie a elle aussi son compte sur Twitter depuis fin février. Pour tranquilliser les esprits quand c'est nécessaire, mais aussi pour signaler aux citoyens les zones dans lesquelles il vaut mieux ne pas mettre les pieds – quand par exemple une fusillade vient d'avoir lieu.

La veille, une grenade a été lancée sur le commissariat. Face à la panique générée par l’explosion, l'équipe municipale tente de calmer le jeu. Juan Triana, qui s'occupe du service d'information par Twitter à la mairie, nous lit ce qu'il vient de poster : “Il n'y a désormais plus de risque au croisement des rues Bravo et Matamoros. Il est recommandé de se conduire prudemment.”

Juan garde un œil sur les twits envoyés par les habitants. Quand un message attire son attention, il vérifie l’information auprès des forces de l’ordre. “Ah, une mise en garde vient d'apparaître. 'Attention attention, ce n'est pas une blague, il va y avoir du grabuge au meeting du parti !' Donc, nous allons alerter les forces de l'ordre, ce que je fais avec mon Blackberry.”

Reynosa, posée sur la frontière avec les Etats-Unis, fait partie des villes les plus dangereuses du Mexique. Les quelques twits des habitants et des autorités ne pèsent pas bien lourd face au crime organisé lourdement armé…


Invités :

  • Jean RIVELOIS, professeur à l’Institut des Hautes Études de l’Amérique latine, auteur de " Drogue et pouvoirs : du Mexique aux paradis"
  • Laurence CUVILLIER, correspondant de France 24, par téléphone de Mexico (Mexique)

Émission préparée par Kate Williams, Marie Billon et Patrick Lovett