
Un an après les massacres du 7 octobre 2023 en Israël, nous avons enquêté sur les failles de sécurité qui ont conduit à cette journée meurtrière. Car plusieurs semaines avant l'assaut des groupes armés palestiniens, il y avait des signes, pourtant ignorés par les autorités : mouvements suspects le long de la frontière avec la bande de Gaza, préparatifs à ciel ouvert dans l'enclave sous blocus… Comment la menace du Hamas a-t-elle pu être sous-estimée au plus haut niveau de l'armée et de l'État ? Enquête de notre correspondante, Claire Duhamel.
4 octobre 2023. Le Jihad islamique organise un vaste défilé militaire à Gaza. Il exhibe fièrement ses nouvelles armes : des drones et des roquettes de longue portée, capables d'atteindre le cœur d'Israël… Quelques femmes, autorisées à assister à la parade par les autorités locales, crient des slogans d'encouragement aux combattants. Depuis des mois, les militants organisent l'assaut contre Israël, prévu trois jours plus tard. Ce défilé revêt des allures d’adieu à Gaza. Aucun des responsables du Jihad islamique ou du Hamas n’accepte de nous répondre face caméra.
Le 7 octobre, les miliciens du Hamas, leurs alliés du Jihad islamique et plusieurs centaines de civils parfois armés franchissent à divers endroits et sans difficulté la clôture de sécurité entourant Gaza. Pour Dany Tirza, ancien colonel de l'armée israélienne aujourd'hui consultant en sécurité, ce mur n’était pas adapté pour stopper un tel assaut. Il pouvait faire barrage à "de petits groupes du Hamas, comme ceux qu'on avait déjà eus dans le passé, pas à une armée entière, à des centaines ou des milliers de personnes", déplore-t-il. "Le problème c'est que nous connaissions le plan, il était entre nos mains, mais nous avons été aveugles."
Quête de vérité
Un lieu en Israël incarne cet aveuglement plus qu'aucun autre. La base militaire de Nahal Oz, où travaillait une unité de jeunes soldates chargées de scruter la frontière sept jours sur sept. Le 7 octobre, seize observatrices de Nahal Oz ont été tuées dans l'assaut conjoint des unités d'élite du Hamas et du Jihad islamique. Cinq autres ont été prises en otage.
À revoir Ce qu'il faut savoir du mode opératoire du Hamas dans le nord de Gaza
Un an plus tard, sur les lieux du massacre, Eyal Eshel inspecte les restes du matériel de surveillance qu'utilisait sa fille Roni, 19 ans, morte brûlée vive le 7 octobre. La zone est encore noire de suie : les restes carbonisés des ordinateurs sont surplombés de bougies et de photos commémorant les victimes. "Une chose est claire, les évènements du shabbat du 7 octobre auraient pu être évités", estime-t-il. "Les observatrices avaient alerté pendant des mois. Si seulement quelqu'un avait prêté attention à ces informations et avait compris le scénario stratégique, nous ne serions pas ici aujourd'hui." Eyal a fait du combat pour la vérité sa raison de vivre.
Tant que la guerre est en cours, l'État israélien refuse la formation de toute commission d'enquête officielle. Alors, pour marquer leur désaccord et pour chercher des réponses à leurs questions, plusieurs familles de victimes ont décidé d'ouvrir une enquête parallèle. Elle aura un jour vocation à partager ses conclusions au grand public, selon les organisateurs.
Caméras en panne
Mi-septembre, une journée entière a ainsi été dédiée aux témoignages d'anciennes observatrices et aux familles de celles qui ont été tuées. C'est la première fois que Roni Lifschitz, 21 ans, témoigne publiquement de ce qu'elle a vu, avant de finir son service militaire quelques semaines avant le 7 octobre. "La plupart des caméras tombaient en panne relativement souvent", raconte-t-elle au micro des cinq enquêteurs civils. "Dans ce cas-là, elles étaient réparées, mais pas très rapidement. Il fallait qu'un technicien soit disponible et qu'il réussisse à la remettre en marche..."
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Un an après le massacre, Israël est empêtré dans une guerre dans la bande de Gaza, qui a fait plus de 41 000 morts, selon le ministère de la santé du Hamas. Yahya Sinwar, le chef du groupe islamiste, se terre toujours dans les tunnels, sans que l'armée ne parvienne à l'atteindre. 101 otages israéliens restent détenus dans l’enclave palestinienne. Près de la moitié d’entre eux sont vraisemblablement morts, a déclaré le Premier ministre Benyamin Netanyahu en septembre.
Israël est désormais parti en guerre sur d’autres fronts, contre le Hezbollah au Liban, au Yémen ou en Irak, où des frappes localisées sont régulières. En toile de fond, le spectre d'un affrontement direct avec le plus grand ennemi d'Israël : l'Iran. L’enquête officielle sur les failles du renseignement qui ont permis le 7 octobre attendra.