Les autorités de Corée du Sud veulent faire interdire une chanson nord-coréenne sur TikTok. "Gentil père", l’un des premiers succès musicaux nord-coréens sur les réseaux sociaux, représente un exemple de propagande révélateur du culte de la personnalité en Corée du Nord.
Ils sautent dans tous les sens, manifestent de mille et une façons leur joie de vivre en Corée du Nord et font de grands sourires à la caméra tout en chantant les louanges de Kim Jong-un. Et pour les autorités sud-coréennes, c’en est trop : elles ont annoncé, lundi 20 mai, leur intention de demander à TikTok de faire disparaître près d’une trentaine de versions d’une chanson nord-coréenne devenue virale sur les réseaux sociaux.
Baptisé "Gentil père", cet improbable tube nord-coréen représenterait une menace pour la "sécurité nationale", selon l’autorité sud-coréenne de régulation des communications. La loi sur la sécurité nationale de 1948 permet d’interdire toute publication de contenus venus du Nord. Séoul a même accusé cette chanson d’être une arme de "guerre psychologique utilisé [par le Nord] contre la Corée du Sud".
Une chanson pour 10 000 appartements
Plusieurs experts interrogés par France 24 estiment que le succès inattendu de cette chanson en Corée du Sud et même à l’international serait davantage le fruit d’un heureux accident pour Pyongyang que le résultat d’une savante opération de propagande. "Ce n’était pas planifié par le régime nord-coréen, et l’une des premières personnes à l’avoir mise sur TikTok a d’ailleurs été un Indonésien [un utilisateur du nom de Jual Jati, NDLR]", affirme Marco Milani, spécialiste de la péninsule coréenne à l’université de Bologne, en Italie.
"Gentil père" a tout de la chanson de propagande traditionnelle, comme la Corée du Nord en produit régulièrement. "Elle appartient à un style précis de musique dite 'légère', que Pyongyang utilise pour célébrer notamment l’unité nationale et le régime lors d’occasions festives", explique Alexandra Leonzini, spécialiste de la musique nord-coréenne et de son utilisation politique à l’université de Cambridge, au Royaume-Uni.
Cette chanson a été entendue pour la première fois le 17 avril, à l'occasion de l’inauguration en très grande pompe d’un complexe de plus de 10 000 appartements en plein cœur de Pyongyang. En présence de Kim Jong-un, quatre chanteuses en ont fait l’hymne de cette célébration immobilière. Le leader nord-coréen devient ainsi la figure paternelle protectrice offrant un toit à tous ces concitoyens.
En ce sens, "Gentil père" s’inscrit parfaitement dans la grande tradition de l’utilisation politique de la musique par le pouvoir depuis la création de la "République démocratique de Corée" en 1948. "Pour les autorités nord-coréennes, chaque œuvre doit contenir une graine idéologique, qui est un message à transmettre à tous. Et la chanson représente l’outil idéal pour disséminer ces graines de l’idéologie", explique Alexandra Leonzini.
Mais ce nouvel exemple de K-pop venu du Nord contient un ingrédient inhabituel, à même d’intriguer les spécialistes du pouvoir nord-coréen. "C’est l’une des premières chansons à présenter Kim Jong-un comme la figure paternelle du peuple et en faire l’unique guide suprême de la nation", précise cette spécialiste.
Du leader martial au "Gentil père"
Pour elle, "Gentil père" marque une accélération du culte de la personnalité autour de Kim Jong-un, ainsi qu’une rupture. En effet, "jusqu’à présent, le rôle de père de la nation était davantage dévolu à Kim Il-sung [le fondateur de la Corée du Nord, NDLR] et son successeur Kim Jong-il. Kim Jong-un, quant à lui, était plutôt présenté comme le maréchal, c’est-à-dire une figure plus martiale", détaille Alexandra Leonzini.
Ce glissement symbolique n’est pas anodin à ses yeux. Depuis la crise sanitaire du Covid-19, la Corée du Nord est en difficulté, tant sur le plan économique qu'humanitaire – les frontières du pays ont été fermée pendant près de trois ans – et, "cette chanson a été écrite pour donner à Kim Jong-un une dimension plus rassurante de père de la nation", résume Alexandra Leonzini.
C’est donc un "tube" politiquement très chargé que le tiktokeur indonésien Jual Jati et quelques autres ont fait exploser sur la scène internationale. En effet, plusieurs vidéos sur le célèbre réseau social ont rassemblé plus d’un million de vues, que ce soit des vidéos en anglais, coréen ou autre. Pour une obscure chanson "made in Pyongyang", c’est une consécration sans précédent d’après les experts interrogés par France 24.
La popularité de "Gentil père" s’explique en partie par "les spécificités de la plateforme TikTok", assure Marco Milani. Elle se prête particulièrement aux détournements musicaux et aux courtes vidéos pour se moquer de cette glorification de Kim Jong-un.
Une autre explication de cette popularité tient aux origines chinoises de TikTok. "La propagande nord-coréenne est longtemps passée par YouTube, une plateforme américaine qui a souvent censuré des chaînes et contenus liés au régime nord-coréen. Un réseau social chinois a peut-être la main un peu moins lourde", estime Alexandra Leonzini.
Plus de Kim Jong-un sur TikTok ?
Enfin, le succès de "Gentil père" en Corée du Sud démontre aussi que "la jeunesse actuelle est beaucoup moins réticente à regarder des contenus venant du voisin du Nord que les générations précédentes, qui considèrent que tout ce qui vient de Pyongyang est dangereux", affirme Sarah Son, spécialiste de la péninsule coréenne à l’université de Sheffield, au Royaume-Uni.
Dans le contexte actuel de durcissement des relations entre les deux pays, c’est un problème pour le gouvernement sud-coréen. "Le pouvoir conservateur craint que le fait de tourner cette chanson en ridicule rende la Corée du Nord moins menaçante aux yeux des jeunes Sud-Coréens", décrypte Sarah Son. Les autorités sud-coréennes ont en effet besoin de l’image du grand méchant nord-coréen pour justifier leur diplomatie très agressive à l’égard de Pyongyang.
Nul doute, en tout cas, que "le pouvoir nord-coréen aura noté le succès à l’étranger de sa chanson", estime Sarah Son. Pour elle, cela pourrait donner des idées à Pyongyang pour utiliser davantage TikTok afin de prêcher la bonne parole de Kim Jong-un à l’international, et surtout en Corée du Sud.
Après tout, la Corée du Nord a déjà utilisé la musique par le passé pour tenter de séduire la population au Sud. "C’était le cas dans les années 1950 à 1970, lorsque les performances économiques de la Corée du Nord étaient encore meilleures que celles du Sud. Ces chansons prenaient le prétexte économique pour essayer de prouver que le modèle de Pyongyang était supérieur", note Alexandra Leonzini.
Les propagandistes de Pyongyang maîtrisent-il suffisamment bien TikTok pour en tirer profit ? "Pas sûr qu’ils ont les moyens et le savoir-faire pour créer des contenus viraux sur demande", estime Marco Milani.