
Brexit oblige, les 760 conseillers municipaux britanniques en France ne pourront pas être réélus aux prochaines municipales, en mars 2020. Une radiation des listes douloureuse pour ces expatriés très investis dans la vie de leur commune d’adoption.
"Le maire de Montrollet va perdre son Anglais !" Norman Cox célèbre cette année sa 27e année de vie en France mais il n’en a pas pour autant perdu son humour, tout britannique. Installé dans ce village de Charente de 312 habitants, cet Anglais de 70 ans, originaire de Cambridge, n’a pourtant pas le cœur à rire ces derniers temps.
Le Brexit reste difficile à digérer pour celui qui se dit amoureux de la France depuis sa première petite amie française, au début des années 1970. "Vendredi soir [le soir du Brexit], j’ai allumé ma télé quelques minutes avant le countdown et j’ai été profondément choqué par le sentiment nationaliste des Anglais. C’est vraiment triste", confie Norman Cox à France 24, dans un français mâtiné d’une légère pointe d'accent anglo-saxon.
Médiateur entre Français et Britanniques
Pour lui, le Brexit a pris effet le 1er février, lorsqu’il a été radié des listes électorales. Un coup dur pour cet élu municipal qui ne compte pas ses heures quand il s’agit de participer au bon fonctionnement de la commune. Au conseil municipal depuis douze ans, il fait partie de cinq commissions, s’occupant aussi bien de l’aménagement du bourg que de la communication, de la jeunesse ou du patrimoine. Un touche-à-tout qui a aussi développé un rôle particulier : celui de médiateur entre Britanniques et Français à Montrollet.
"Près de 10 % de la population est britannique ici et beaucoup ne parlent pas français. Donc dès qu’il y a des problèmes de voisinage, ou des besoins de traduction, le maire fait appel à moi", explique Norman Cox. C’est pour cette raison que le maire sans étiquette de l’époque, Jean-Claude Gillet, est venu le chercher.
"Nous avons toujours été soucieux de la bonne intégration de la communauté britannique dans le village", poursuit Norman Cox, qui a lui-même bénéficié de la solidarité locale quand il est arrivé en France sans en parler la langue. Mais à contrecœur, il va devoir démissionner.
Bafoué d’un "droit démocratique"
Brexit oblige, les 760 Britanniques actuellement conseillers municipaux en France ne pourront pas être réélus aux prochaines municipales. Comme tous les citoyens européens, ils avaient jusqu'à présent le droit de vote et d'éligibilité aux élections locales. Mais cela n’est plus le cas depuis que le Royaume-Uni est sorti de l'Union européenne.
"Je ne pourrai plus voter en France et comme j’ai quitté le Royaume-Uni il y a plus de 15 ans, je ne peux pas voter là-bas non plus", déplore Norman Cox, s’estimant bafoué d’un "droit démocratique et citoyen". Pour recouvrer ses droits, il s’est donc lancé dans le long et compliqué processus de naturalisation.
Récolter les pièces administratives nécessaires et en fournir des traductions assermentées a relevé du parcours du combattant. Mais il a finalement réussi à déposer le dossier en septembre 2018. Reçu à la préfecture de Niort en décembre 2019, il espère que son dossier sera favorablement traité dans les six prochains mois. Mais rien n'est moins sûr.
"On ne devient pas élu du jour au lendemain"
Mark Lawrence, par exemple, s’est vu refuser sa demande de naturalisation. Comme Normax Cox, ce Britannique originaire de Londres est en France depuis 27 ans et conseiller municipal depuis 6 ans à Plazac, commune de Dordogne, dans le sud de la France.
Ce père de famille de 48 ans a fait sa demande de naturalisation juste après le référendum de 2016 mais s’est vu notifier un refus, sous motif économique. "Cela fait 20 ans que je paye mes charges et mes impôts en France mais il y a quelques années, j’ai eu des revenus irréguliers", explique cet artisan indépendant en couverture et menuiserie, précisant qu’il n’a "jamais demandé d’aide publique".
"Je ne suis pas venu en France pour demander quoi que ce soit. Je vis en France, j’y élève mes quatre enfants, j’y travaille et ça ne changera pas, ce qui change c’est mon statut", regrette Mark Lawrence, qui se dit aujourd’hui plus périgourdin que britannique. "On ne devient pas élu du jour au lendemain, en ce qui me concerne, c’est le fruit de 21 ans d’intégration", poursuit-il.
Le casse-tête des petites communes
La maire de Plazac, Florence Gauthier, qui se représente à la mandature, a remplacé Mark Lawrence sur la liste électorale, qu’elle pourra déposer complète et dans les temps, le 27 février. Mais trouver des remplaçants aux Britanniques sortants peut s’avérer un véritable casse-tête dans de plus petites communes en mal de candidats. À l’instar de Perriers-en-Beauficel, village de 214 habitants dans la Manche, où deux élus sur onze sont britanniques ; ou de Poupas, village de 85 habitants dans le Tarn-et-Garonne, où trois élus sur onze sont britanniques.
À Plazac, le départ de Mark Lawrence n’en reste pas moins une perte affective pour l’équipe municipale qui lui apporte son soutien, tout comme la commune qui a lancé une pétition en ligne (34 091 signatures à ce jour). "C’est une commune très cosmopolite avec 27 nationalités pour 750 habitants. Le conseil municipal était à cette image, nous avions un Britannique et deux Belges, c’est dommage que Mark parte", souligne Marie-Claude Roussarie, adjointe au maire à Plazac.
Mark Lawrence pourra renouveler sa demande de naturalisation en 2021 et, avant cela, déposer une demande de permis de séjour. Mais après son refus, il n’est pas serein. La période de transition prévue jusqu'au 31 décembre 2020 garantit pour l’instant ses droits, comme ceux des 185 000 citoyens britanniques en France. Au-delà de cette date, les questions demeurent pour ces Britanniques qui s’inquiètent du maintien de leur sécurité sociale, de la possibilité de continuer à travailler ou tout simplement, de leur possibilité de rester dans leur pays d’adoption.