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Second couteau sans aura, Alejandro Sabella, le sélectionneur de l’équipe argentine goûte enfin à la reconnaissance, après avoir mené l’Albiceleste en finale du Mondial-2014. Une performance qui n’avait plus été réalisée depuis 1990.
Vendredi 11 juillet au matin, dans le courrier des lecteurs du journal argentin "Clarin", on pouvait lire : "Sabella, je vous demande pardon, vous êtes un maître". La repentance vient d’un lecteur argentin, Juan Carlos Fanucchi, au lendemain de la demi-finale gagnée par l’Albiceleste contre les Pays-Bas. Un acte de contrition qui sonne comme une rengaine partout en Argentine, depuis la victoire arrachée aux Oranje de Robben mercredi. Depuis la finale perdue contre la RFA en 1990, jamais l’Argentine n’avait réussi à se hisser à nouveau dans le dernier carré d’une Coupe du monde.
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L’exploit méritait donc bien quelques excuses - que le sélectionneur argentin recevra sûrement avec contentement. Car Alejandro Sabella n’a pas toujours été traité avec bienveillance. Loin de là. Malgré un solide CV, le coach de l’équipe argentine n’a pas toujours suscité l’enthousiasme. Nommé sélectionneur en 2011 après l’élimination peu glorieuse de l’Argentine en Copa América face à l'Uruguay - pourtant organisée à domicile -, personne n’a jamais vu en lui l’homme providentiel, qui aurait pu rendre ses lettres de noblesse à l’Albiceleste.
Il fut même vertement critiqué dans les mois qui précédèrent la Coupe du Monde pour son côté débonnaire, unanimement raillé. Même s’il mena une belle campagne de qualification pour le mondial brésilien, certains commentateurs étaient même allés jusqu’à le surnommer "Isabelita", du nom de la dernière épouse du Général Peron devenue présidente potiche en 1974…
Alejandro Sabella tombe à la renverse lors du match contre la Belgique
"Je voyais en vous un loser incapable d’imprimer une marque sur notre équipe composée de superstars", se repent encore dans sa lettre Juan Carlos Fanucchi. […] Je vous demande à nouveau pardon, vous êtes un maître parce qu’on ne gagne jamais des matches par hasard. Avec votre science du jeu, vous m’avez fait comprendre que je n'étais qu’un abruti". Le lecteur contrit fait allusion à la non-sélection de Carlos Tevez aux côtés de Messi, Higuain, Aguerro ou encore Di Maria. Une mise à l’écart qui avait fait hurler des millions d’adorateurs du ballon rond. "Personne ne regrette Tevez et on n’avait pas vu un groupe aussi uni depuis bien longtemps", remercie le lecteur pénitent.
Un footballeur issu de la classe moyenne
Fils d’un ingénieur agronome et d’une institutrice, Alejandro Sabella est un homme discret, un anti-Maradona. Né à Barrio Norte, place forte des classes moyennes de Buenos Aires, il a grandi bien loin des bidonvilles de Villa Fiorito, là même où le "Pibe de Oro" ["Le gamin en or", Maradona] apprit à marcher.
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Il entreprit des études de droit avant de devenir footballeur professionnel. Elégant milieu de terrain dans les années 1970, il n’échappa pas à la polarisation politique qui déchira alors l’Argentine. Militant, il lit "El Descamisado" un magazine de la gauche révolutionnaire et nationaliste, et accrochait des portraits du Général Peron dans sa chambre. Périodiquement, il prend part au débat public - dans un milieu footballistique qui parle plus volontiers de positionnement sur le terrain que d’engagement politique.
Sabella raillé par les internautes...
Dans les années 1990, il intègre l'équipe technique de Daniel Passarella, homme d’influence du football argentin et capitaine à poigne de la sélection argentine championne du monde en 1978. À ses côtés, il fréquente pendant 17 ans le banc de touche avec le club argentin de River Plate, l’équipe nationale (1994-1998), l’Uruguay, Parme ou encore les Corinthians de Sao Paulo. En 2009, il devient l’entraîneur du club argentin d’Estudiantes La Plata, qu’il mène au sommet du football latino-américain en remportant la Copa Libertadores. Premières heures de gloire.
"Il a vu ce que d’autres étaient incapables de voir"
Mais c’est à la veille de la finale de ce Mondial-2014 qu’Alejandro Sabella peut savourer sa revanche. Son équipe, bâtie autour d’une défense solide, n’a certes pas été flamboyante mais son équipe est en finale. Une performance que ne réalisa aucun de ses illustres prédécesseurs : Daniel Pasarella (1998), Marcelo Bielsa (2002) José Pekerman (2006) et même Diego Maradona (2010).
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"Je salue en ce jour patriotique [le 9 juillet, fête nationale argentine] le Grand Sabella. Il a été austère, sévère, sérieux et visionnaire pour construire une équipe quasi idéale. Critiqué par les journalistes sportifs qui se distinguent par leur ignorance crasse et infinie, Sabella a vu ce que tant d’autres étaient incapables de voir", dit de lui, dans un verbe dithyrambique, Victor Hugo Morales, le plus poétique des commentateurs sportifs argentin.
Aux yeux de ses pires détracteurs (ceux-là même qui se font tout petit aujourd’hui), l’homme discret, marionnette des dirigeants de la Fédération argentine de football, a prouvé sa valeur. Pour les milliers d’Argentins qui ont fêté jusqu’à n’en plus pouvoir la victoire en demi-finale, il n’est pas loin du statut d’icône. Ne manque que la victoire en finale. Et ce, même quand la Toile le raille pour son sens de l’improvisation théatrale. Lors du match contre la Belgique, le sélectionneur, dépité par un tir d’Higuain qui s’écrasa sur la barre transversale, fit mine de tomber à la renverse au sens propre du terme (voir vidéos ci-dessus)… Un numéro d’acteur immortalisé par les caméras et raillé par les internautes.
Sabella fait aujourd’hui l’unanimité et songerait même à quitter la Seleccion après le Mondial, au sommet de sa gloire. Dimanche, quelle que soit l’issue de la finale entre l’Argentine et l’Allemagne, Alejandro Sabella deviendra certainement un nouveau saint du football argentin, un oracle que les millions de fidèles accros aux exploits de l’Argentine écouteront avec respect et ferveur.
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