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Violences policières, arrestations : en Ouganda, une fin de campagne électorale sous haute tension
Alors que des élections présidentielle et législatives doivent se tenir en Ouganda jeudi 15 janvier, des militants de la société civile racontent une campagne marquée par plusieurs arrestations et des accusations de violences policières en marge des meetings de l’opposition.
Les vidéos du violent incident du 5 janvier durant lequel deux policiers ont frappé la tête du journaliste Ivan Mbadhi, dont on voit ici une capture, ont largement circulé en Ouganda et en Afrique de l’Est. © Observateurs

Un homme, empoigné par deux policiers lourdement armés et un militaire en uniforme, tente de résister et de garder sa caméra entre les mains. Soudain, un des deux officiers de police l’attrape par le cou, et vient frapper sa tête par deux fois sur une camionnette à proximité.

Dans ce sujet diffusé par la chaîne locale BBS Terefayina, on peut voir sous plusieurs angles différents l’incident durant lequel le journaliste de ce média Ivan Mbadhi a été frappé par deux policiers, le 5 janvier 2026.

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Sur ces images, on peut voir l’agression du journaliste de la chaîne locale ougandaise BBS Terefayina Ivan Mbadhi à proximité du convoi de campagne de l’opposant Robert Kyagulanyi Ssentamu, plus connu sous le surnom de Bobi Wine. Celui-ci, candidat à la présidence pour la Plateforme d’Unité Nationale (NUP en acronyme anglais, langue largement parlée en Ouganda), a par ailleurs partagé les images sur son compte X. Il s’oppose à Yoweri Museveni, candidat du parti au pouvoir, le Mouvement de résistance nationale (NRM en acronyme anglais).

Bashir Kassaga, un des caméramans officiels de la NUP chargé de couvrir le convoi de campagne du parti qui sillonne le pays en amont du vote le 15 janvier, dit avoir assisté à l'événement. Il raconte : 

"Ce n’est pas moi qui ai filmé les images, mais j’étais sur place. Ça a commencé quand Bobi Wine s’est adressé à la foule qui s’était rassemblée autour du convoi alors qu’il avançait. Nous, on filmait à côté, et la police est venue nous voir pour nous demander de partir. Comme nous n’étions pas sur la route et que nous ne gênions pas la circulation, nous leur avons dit que nous ne pouvions pas bouger, qu’il fallait attendre que Bobi Wine se déplace. 

Ils ont commencé à nous asperger avec une bombe au poivre, et cet homme, Ivan Mbadhi, les a filmés à ce moment-là. C’est là que les policiers ont commencé à s’en prendre à lui. Ils l’ont attaqué pour avoir filmé. 

Ensuite, le journaliste a dû aller voir l’équipe de premiers secours du convoi. Il y avait des dégâts sur son cou, car un des policiers l’a étranglé. Il avait aussi mal à la tête à cause du choc avec la portière. Le lendemain, il a dû rentrer à Kampala [la capitale, ndlr.] pour recevoir des soins."

La rédaction des Observateurs a également voulu recueillir la version de la police ougandaise sur cet incident. Interrogé au téléphone, son porte parole Kituuma Rusoke évoque une “situation regrettable”, sur laquelle des informations seraient en cours de collecte. “Nous avons essayé de communiquer au mieux avec nos agents pour qu’ils respectent et prennent en considération le rôle des journalistes”, ajoute-t-il, “c’est pour cela qu'en dehors de cet incident, il y a eu très peu de frictions entre le quatrième pouvoir [de la presse, ndlr.] et la police durant cette campagne.” 

Des altercations régulières de l’opposition avec la police

Bashir Kasagga a documenté plusieurs accrochages avec les forces de l’ordre émaillant les évènements de campagne de la NUP, notamment autour du convoi mené par Bobi Wine. Sur son passage, des groupes de partisans se forment régulièrement : ceux-ci sont parfois dispersés violemment par les forces de l’ordre, présentes autour du convoi. 

Sur une des vidéos qu’il a transmises à la rédaction des Observateurs, filmée dans la banlieue de Kampala le 8 décembre, on peut ainsi voir un homme mis au bas d’un véhicule aux couleurs de la NUP par des policiers. Au moins deux d’entre eux lui donnent ensuite des coups de pied au visage à plusieurs reprises. 

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Violences policières, arrestations : en Ouganda, une fin de campagne électorale sous haute tension
Sur cette vidéo, on peut voir un homme descendu d'un véhicule aux couleurs de la NUP être frappé à coups de pieds par plusieurs policiers. © Bashir Kasagga
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Sur une autre vidéo, filmée le 6 décembre à Gulu, dans le nord de l’Ouganda, on voit des personnes en uniformes militaires, armées de longs bâtons, frapper un groupe de membres de la NUP autour de Bobi Wine. L’opposant, à pied sur une route, semble vouloir passer en force à travers une rangée de soldats et de policiers. 

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Dans cette vidéo, on peut voir des hommes en uniformes militaires frapper un groupe de militants de la NUP dans la ville de Gulu, le 6 décembre. Au milieu se trouve Bobi Wine. © Bashir Kasagga
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Un autre angle montre qu’une personne semble avoir été blessée à la tête d’un l’incident. Bashir Kasagga précise qu’il s’agirait du “producteur” de Bobi Wine. 

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Sur ces images du même incident le 6 décembre, on peut voir qu'un membre de l'équipe de Bobi Wine semble avoir été blessé à la tête. © Bashir Kasagga
00:38

Peu de temps après cet incident, lors de ses vœux à la nation du 31 décembre, le président en exercice, Yoweri Museveni, également candidat du parti au pouvoir à la présidentielle, a dénoncé “l’indiscipline et les comportements contraires à l’éthique” de “certaines parties de l’opposition”, qu’il accuse de “transporter du public pour donner l’illusion de grandes foules lors de leurs rassemblements”. 

Il a également affirmé “condamner la pratique consistant à donner des coups de bâton aux personnes qui violent la loi”. “En revanche, utiliser du gaz lacrymogène contre les émeutiers est à la fois légal et non létal. C’est bien mieux que de tirer à balles réelles”, ajoute-t-il ensuite. 

Selon la Commission électorale, des “cas isolés de violence”

La rédaction des Observateurs a contacté la police ougandaise par le biais de son porte-parole afin d’obtenir sa version des faits montrés par ces vidéos. “Ces vidéos ne montrent que le moment où l’altercation éclate, mais pas le contexte”, commente son porte-parole Kituuma Rusoke.

“C’est pour cela que nous avons commencé à filmer aussi. En ce qui concerne ce qu’il s’est passé à Gulu, j’ai déjà expliqué que le candidat [Bobi Wine, ndlr.] avait violé l’itinéraire discuté entre les responsables de son parti et les agences de sécurité. Ils étaient censés se rendre dans un lieu précis pour y tenir leur rallye, et à la place il a commencé à dire à ses équipes qu’il voulait marcher à pied dans le centre ville. C’est quelque chose que les personnes chargées de la sécurité ne pouvaient pas tolérer. Ce qu’il s’est passé par la suite, je le qualifierai bien sûr de regrettable.”

Julius Mucunguzi, porte parole de la Commission électoral ougandaise, avance également que les dispersions parfois violentes des partisans de Bobi Wine s’expliqueraient par des violations des règles de campagne: 

“Je suis certain qu’aucune loi ne permet le rassemblement de partisans d’un candidat à la présidence au milieu de la route ou d’un autre endroit public. Les consignes électorales indiquent que l’on ne doit pas faire de cortèges sur la voie publique, les rassemblements ne doivent avoir lieu que dans les endroits autorisés au préalable par les forces de l’ordre.”

Si le porte-parole reconnaît que “la campagne a connu des cas isolés de violence”, il assure également qu'”ils constituent une très petite part : pour la majorité des candidats, cela s’est bien passé”.  

“Depuis le début de l’élection, plus de 600 partisans de notre parti ont été arrêtés”

Pourtant, les violences policières ne sont pas les seules faits dénoncés par l’opposition et les activistes ougandais au cours de la campagne électorale. Plusieurs journalistes locaux, personnalités d’opposition et militants de la société civile interrogées par France 24 affirment que des arrestations arbitraires, parfois qualifiées d’”enlèvements”, viseraient les voix critiques du gouvernement. 

C’est ce qu’affirme David Lewis Rubongoya, secrétaire général du parti d’opposition NUP : 

"Depuis le début de l’élection, plus de 600 partisans de notre parti ont été arrêtés. Certains ont été libérés sous caution, mais beaucoup sont encore en prison, car la libération sous caution leur a été refusée. 

Un de nos candidats locaux, Denis Mukiibi, a été enlevé [lundi 5 janvier au soir]. Il a été initialement emmené dans un lieu inconnu, mais [le mardi 6 janvier] on a été informé qu’il avait été emmené à un commissariat. J’y suis allé tout de suite pour le voir.

Selon ce qu’il m’a dit, il y avait un véhicule à l’extérieur de chez lui, avec des soldats armés. Il y avait d’autres personnes en uniforme devant son portail, mais les gens qui ont frappé à la porté étaient en civil. Ils ne se sont pas identifiés, ils n’ont pas dit pourquoi ils le recherchaient, ils ont juste toqué plusieurs fois puis ont essayé de rentrer de force. Mukiibi leur a dit que ce n’était pas la peine, il est sorti, et ils l’ont arrêté. 

C’est pour cela que l’on appelle cela des enlèvements, ça n’a rien à voir avec une arrestation qui est définie par la Constitution. La personne doit se présenter, et vous dire quel crime vous avez commis. Là ce n’est pas le cas. 

Mukiibi a eu beaucoup de chance d’avoir été amené dans un commissariat, ce n’est pas le cas pour tout le monde. Nous sommes toujours à la recherche de 18 personnes qui ont disparu lors de la dernière élection [en 2021] après avoir été enlevées par la police ou l’armée."

La rédaction des Observateurs n’a pas pu vérifier indépendamment le chiffre de 600 personnes arrêtées présenté par David Lewis Rubongoya. L’ONG Amnesty International évoque quant à elle le chiffre de 400 arrestations de partisans de la NUP en amont de l’élection. Certaines personnes interrogées par l’organisation font état de mauvais traitements par les forces de l’ordre, notamment de coups et d’électrifications au taser.

“Sam a été enlevé, et le tribunal a conclu que l’Etat ne le détenait dans aucun de ses centres de détention”

Dans certains de ces cas, comme l’affirme David Lewis Rubongoya, les personnes arrêtées ne réapparaissent pas, et leur sort reste inconnu. C’est ce qui est arrivé à Sam Mugumya, une figure du Front du peuple pour la liberté (acronyme PFF en anglais), un autre parti d’opposition. Isaac Kwagala, un des avocats du PFF, raconte : 

“Sam a été enlevé le 26 août 2025 à Mbarara, une ville du sud-ouest du pays, et a disparu depuis. C’était juste après un événement de mobilisation politique, alors qu’il prenait son petit-déjeuner à l’hôtel, des hommes l’ont attrapé et enlevé.

Ses avocats ont soumis une demande d’habeas corpus [une démarche en droit anglo-saxon qui permet de contraindre un tribunal à présenter une personne détenue et à faire connaître les raisons de son enfermement, ndlr.], mais la cour a conclu que l’Etat ne détenait Sam dans aucun de ses centres de détention. 

Cette conclusion est vraiment inquiétante, on ne sait pas quoi faire de plus. En fait, Sam a disparu sans laisser de trace, il n’y a aucune mention nulle part de qui le détient et pour quelles accusations. 

Sur la base des éléments que l’on a, il est plausible que Sam soit détenu par les agences de sécurité de l’Etat, la méthode d’enlèvement est parfaitement similaire à ce qu’il s'est passé pour d’autres opposants et défenseurs des droits humains.

Notre position, c’est que cet enlèvement fait partie d'un schéma plus large de répression et de harcèlement des opposants au gouvernement. Le cas de Sam n’est pas isolé, notre leader, Kizza Besigye, est également en détention [cet opposant historique, dont le procès n’a pas encore eu lieu, est accusé de “trahison” et de “possession illégale d’armes”, ndlr.].”

A la publication de cet article, le sort de Sam Mugumya reste inconnu. Interrogé sur le sujet par la rédaction des Observateurs, le porte-parole de la police ougandaise n’a pas souhaité émettre de commentaire à ce sujet. 

“Si vous osez prendre la parole contre l’Etat, ce qui lui est arrivé vous arrivera aussi”

Plusieurs personnes interrogées par la rédaction des Observateurs rappellent que les interpellations d’opposants, certaines d’entre elles débouchant sur des disparitions forcées, ne sont pas nouvelles en Ouganda. Une vague d’arrestations, documentée par plusieurs médias internationaux, s’est ainsi tenue dans le sillage de la dernière présidentielle, en 2021, qui voyait déjà s’opposer le président en exercice, Yoweri Museveni, et le candidat de la NUP Bobi Wine. Ce parti réclame toujours la libération et des informations sur 18 de leurs partisans, disparus entre 2019 et 2021. 

Mais ces arrestations semblent désormais s’étendre de l’opposition politique à la société civile : c’est en tout cas ce qu’affirme Judith Atim, directrice des programmes au sein du Centre pour la gouvernance constitutionnelle (CCG en acronyme anglais), une ONG ougandaise de surveillance des politiques publiques. La directrice exécutive du CCG, Sarah Bireete, a été arrêtée le 30 décembre 2025 à son domicile. 

“Sarah Bireete rejoint la liste des centaines d'Ougandais dont la détention et l’arrestation ont probablement eu lieu pour des raisons politiques. Si vous vous intéressez à ses prises de parole dans les médias nationaux et internationaux, vous pourrez voir qu’elle a toujours été très cohérente dans sa critique du gouvernement et de l’Etat, spécifiquement des violations des droits humains bien documentées. Elle était cette voix courageuse qui évoquait ces problèmes sans peur. 

L’arrestation de Sarah Bireete est un message à tout le monde : si vous osez prendre la parole contre l’Etat, ce qui lui est arrivé vous arrivera aussi. 

Sur les dix dernières années, les choses se sont vraiment, vraiment dégradées. L’environnement est contraint sur le plan politique, il n’y a qu’à voir ce qui se passe autour de la campagne de Bobi Wine, ou de Kizza Besigye par le passé. Notre environnement politique ne parvient pas à laisser l’opposition faire son travail, il y a toujours toutes ces arrestations, toutes ces actions de l’Etat pour mettre en échec l’opposition. Ils trouveront n’importe quel moyen pour cela. Ce n’est pas sain pour un pays qui est censé connaître un moment démocratique dans quelques jours.”

Après son arrestation, Sarah Bireete a été transférée devant un tribunal où elle s’est vue accuser d’avoir “obtenu et divulgué illégalement des données sur des électeurs [...] traitées par la Commission électorale”, “sans le consentement” de cette dernière. 

Le 2 janvier, Sarah Bireete a été présentée au tribunal pour y entendre les accusations contre elle. Elle s'est également vu refuser une remise en liberté sous caution, en attendant sa seconde audience le 21 janvier.

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Judith Atim commente : 

“Dans cette affaire, nous ne savons même pas à quelles données ils font référence. Cette accusation qui est faite… Je ne comprends pas comment cela aurait pu arriver. Le CCG n’a pas obtenu de données venant d’une entité publique.” 

La rédaction des Observateurs a tenté d’obtenir plus d’informations sur les faits exacts reprochés à Sarah Bireete auprès de la Commission électorale. Nous voulions également savoir si celle-ci faisait partie des plaignants dans cette affaire. Nous n’avons pour le moment pas reçu d’informations sur ce point, et actualiserons cet article si une réponse nous parvient.

Le mardi 13 janvier, soit deux jours avant l’élection, le CCG s’est vu mettre en demeure de cesser ses activités par le régulateur ougandais, comme plusieurs ONG spécialisées dans la bonne gouvernance et les droits humains. Le même jour, la Commission des communications ougandaises annonçait suspendre l’accès à internet dans le pays. 

Un journaliste ougandais interrogé par la rédaction des Observateurs quelques jours auparavant craignait justement que cela ne soit le cas. 

“Bobi Wine a incité ses partisans à installer l’application Bitchat, qui permet de communiquer grâce au Bluetooth, d’autres ont commencé à installer Starlink chez eux. Mais l’importation de ces produits a aussi été restreinte par le gouvernement. L’Ouganda a été un des premiers pays à couper les réseaux sociaux ou internet pendant une élection, en 2016, puis encore en 2021. On commence à avoir l’habitude, on sait qu’ils peuvent le faire. Les deux fois, on a souffert.”