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Les Malaisiens ont voté dimanche pour des législatives qui pourraient être historiques. Le parti au pouvoir depuis 56 ans est, pour la première fois, menacé d'être devancé par l'opposition emmenée par Anwar Ibrahim.

"C’est le scrutin le plus déterminant de l’histoire de la Malaisie". Bridget Welsh, professeur de sciences politiques à l’université de management de Singapour, est catégorique : les élections législatives du 5 mai pourraient faire date. Et pour cause : une alternance politique s’annonce possible pour la première fois depuis l’indépendance du pays en 1957. Car depuis cette date, c’est l’Organisation nationale unifiée malaise (UMNO), aujourd’hui principal parti de la coalition Barisan Nasional (BN, littéralement Front national), qui domine le paysage politique malaisien.

Les élections législatives de 2008 avaient déjà illustré la popularité déclinante du parti au pouvoir. Le Barisan Nasional avait alors, et pour la première fois, perdu la majorité absolue au Parlement, ainsi que le contrôle de 5 des 13 États de la fédération, au profit de la coalition multiraciale d’opposition Pakatan Rakyat (Pacte populaire), menée par le très populaire Anwar Ibrahim.

Ce charismatique sexagénaire nourrit aujourd’hui l’espoir de succéder à Najib Razak au poste de Premier ministre. Et les sondages le confortent dans son ambition. Selon une étude réalisée en avril, l’actuel chef de gouvernement, candidat à sa propre succession, n’est crédité que de 39% des voix contre 43% en faveur d’Anwar Ibrahim. L’élection risque donc de se jouer dans un mouchoir de poche.

Le "tigre malaisien" champion des inégalités

Le parti au pouvoir peut se targuer de l’exceptionnelle réussite économique du "tigre malaisien", fort d’une croissance de 5,6% en 2012 et de l'explosion du revenu brut par habitant. Mais depuis l'indépendance, les systèmes d’aides et de quotas qui régissent notamment l’entrée dans la fonction publique et les universités a largement profité à la majorité malaise (62% des Malaisiens appartiennent à cette ethnie), nourrissant le ressentiment des minorités chinoises (26%) et indiennes (7%). 

En outre, à ces problèmes d'ordre ethnique, système qui structurait  jusqu’à présent la vie politique du pays, s'ajoutent désormais des revendications sociales. La mauvaise répartition des richesses joue largement contre le parti au pouvoir. Entre 2009 et 2012, l’écart entre les plus hauts et les plus bas salaires n’a cessé de se creuser : il est désormais l’un des plus importants du continent asiatique.

"Nous assistons à un conflit au sein de la communauté malaise et au sein des autres ethnies qui est désormais basé sur la classe sociale", assure Tenrence Gomez, professeur de sciences politiques à l’université Malaya de Kuala Lumpur. L'actuel Premier ministre Najib Razak l’a bien compris. À deux reprises au cours des semaines qui ont précédé le scrutin, le chef du gouvernement a ordonné le versement de 500 ringgits (126 euros) aux foyers les plus pauvres. Une aide qui pourrait ne pas suffir à retourner l'opinion en sa faveur. "La forte croissance économique, moi, je ne la ressens pas. Le pot-de-vin de 500 ringgits, ça manque de sincérité", réagit Wan Mohamad Ysof, l’un des bénéficiaires de l’aide cité par Reuters.

Pots-de-vin et corruption

L’expression pot-de-vin n'est pas sans résonnance dans le pays. Ces dernières années, les Malaisiens ont largement manifesté leur colère contre la corruption qui gangrène le pays. Anwar Ibrahim en a fait son cheval de bataille. "Nous avons dévoilé qu’il y avait énormément de corruption dans tout le pays, a-t-il rappelé au cours de sa campagne, au micro de FRANCE 24. Des abus de pouvoir, des attaques contre des minorités ethniques et religieuses, y compris contre les chrétiens. Je pense qu’il est temps de se lever et de dire : ‘Nous devons mettre fin au racisme, au sectarisme religieux et à la corruption !’"

Sur ce sujet, l’homme en connaît un rayon. Autrefois membre éminent de l’UMNO - il a été vice-Premier ministre et ministre des Finances au cours des années 1990 -, il en a été exclu en 1998 après avoir ouvertement critiqué le népotisme et la corruption qui régnaient au sein du système étatique. Condamné à six ans de prison pour corruption - des faits qu’il a toujours nié - l’année qui suit, puis, en 2000, à une peine supplémentaire de neuf ans de détention pour sodomie, toujours considéré comme illégale dans le pays, il n’a été libéré qu’en 2004 après avoir été blanchi de cette dernière accusation.

"Le politicien le plus extraordinaire d'Asie du Sud-Est"

L’homme jouit aujourd’hui d’une grande popularité tant dans son pays - ses meetings ont attiré des dizaines de milliers de personnes - qu’à l’extérieur. Apprécié en Occident pour ses velléités réformatrices, il a été placé en 2008, par le magazine américain "Time", en 9e position de la liste des 100 personnes les plus influentes du monde. L’année suivante, la publication britannique "The Economist" l’a désigné "politicien le plus extraordinaire d’Asie du Sud-Est".

Mais malgré sa grande popularité, la victoire d’Anwar Ibrahim aux législatives n'est pas pour autant acquise : le système électoral joue en sa défaveur. Le découpage des circonscriptions favorise largement le vote rural, très majoritairement favorable au parti actuellement au pouvoir. Ainsi, en 2008, le parti au pouvoir UMNO n’avait obtenu que 51% des suffrages mais avait raflé 63% des sièges au Parlement. Pour autant, Anwar Ibrahim y croit. "Nous pouvons y arriver. Nos chances de l’emporter sont très bonnes", a ainsi le chantre de la transparence lors de son dernier meeting, galvanisant la foule. Pour lui, ce sera la victoire ou rien. L’homme l’a d'ores et déjà annoncé : si son parti ne remporte pas les législatives, il se retirera de la vie politique. "Les gens doivent accepter que j’ai donné tout ce que j’avais, a-t-il déclaré. J’ai donné beaucoup de ma vie et j’ai énormément souffert."