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L'ex-président français a renoncé à faire appel de sa condamnation à deux ans de prison avec sursis dans l’affaire des emplois fictifs de la Ville de Paris, même s'il "conteste catégoriquement ce jugement".
Jacques Chirac ne fera pas appel de la condamnation à deux ans de prison avec sursis à laquelle l’a condamné, jeudi 15 décembre, le tribunal correctionnel de Paris dans l’affaire des emplois présumés fictifs de la Ville de Paris.
Dans un communiqué, l’ancien président "conteste catégoriquement ce jugement", mais assure ne plus avoir "toutes les forces nécessaires pour mener […] face à de nouveaux juges le combat pour la vérité".
L’ex-maire de Paris a été reconnu coupable de "détournement de fonds publics", d’"abus de confiance" et de "prise illégale d'intérêt" pour 19 des 28 emplois fictifs pour lesquels il était poursuivi.
"Le jugement est historique et la sentence est une surprise", a commenté Pauline Paccard, envoyée spéciale de FRANCE 24 au palais de justice de Paris, à l’énoncé du verdict. Jacques Chirac devient de facto le premier ancien président de la Ve République condamné par la justice.
"Le cerveau de l’affaire"
Le parquet avait appelé le tribunal correctionnel à relaxer l’ancien chef de l’État - redevenu un justiciable comme les autres depuis la perte de son immunité présidentielle - et ses neuf coprévenus. "En le condamnant, l’affaire est devenue symbolique. La justice a considéré que Jacques Chirac avait été le cerveau de l’affaire des emplois fictifs. Non pas le dilettante qui signait les salaires sans savoir", précise Marc Perelman, spécialiste de politique française à FRANCE 24. "Les juges ont été clairs : oui, l’ancien président a bien détourné de l’argent public pour servir ses ambitions politiques."
Parmi les fidèles chiraquiens présents au tribunal, l’émotion était de mise. Ahn Dao Traxel, la fille adoptive de Jacques Chirac, semblait extrêmement affectée par le verdict. "C’est une grande douleur pour nous", a-t-elle déclaré en sanglots.
Une réaction qui contraste avec celle de Me Georges Kiejman, l’avocat de Jacques Chirac, étonnamment mesuré : "Le jugement peut apparaître comme décevant mais il faut tenir compte de la grande modération du tribunal qui est venu rappeler les qualités personnelles du président Chirac, l’ancienneté des faits et également le rôle qu’il avait pu jouer dans l’organisation de l’encadrement du financement des partis politiques." Pas un mot cependant sur un éventuel appel de son client. "Il est encore top tôt pour vous donner une réponse. Une décision sera prise ce soir [jeudi]", a-t-il ajouté.
Une sentence saluée par l’opposition
itDu côté de l’association Anticor, l’unique partie civile du procès – après le retrait de la Ville de Paris -, l’annonce a été accueillie avec joie et retenue. "Nous sommes satisfaits de ce jugement responsable" peut-on lire sommairement sur leur fil Twitter. "C’est une décision historique extrêmement importante pour l'avenir de la démocratie", a également déclaré leur avocat, Me Jérémy Afane-Jacquart.
Un enthousiasme que l’on retrouve dans les rangs de l’opposition où l’on salue l’indépendance d’un système judiciaire impartial. "La justice est passée et elle devait passer, pour que ne s'installe pas un sentiment d'impunité", a déclaré François Hollande, le candidat socialiste à la présidentielle, à Bondy (Seine-Saint-Denis) en marge d'une visite sur le thème de la formation des enseignants. Benoît Hamon, porte-parole du Parti socialiste (PS), se félicite lui que la justice "ne distingue pas les justiciables selon qu'ils soient puissants ou pas. C’est un bon signe pour la démocratie française", a-t-il déclaré à l'AFP. Eva Joly, la candidate d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) à la présidentielle, va, quant à elle, jusqu’à demander la démission de l’ancien président du Conseil constitutionnel : "J'invite Jacques Chirac à tirer les conséquences de sa condamnation et de fait, à démissionner" de ses fonctions, écrit l'ancienne juge d'instruction sur son fil Twitter.
Des réactions qui étonnent Jean-Marie Le Pen, président d’honneur du Front national, pourtant peu suspect de complaisance envers son ancien adversaire au second tour de la présidentielle de 2002. "On reproche au président Chirac des emplois fictifs qui existaient dans tous les partis politiques. Alors, attaquer ensuite en justice un homme qui a servi la France, je trouve cela désolant."
Une retenue dont font également preuve l'Élysée et Matignon. Dans un communiqué, le président, Nicolas Sarkozy, s'est contenté de prendre "acte" de la condamnation de son prédécesseur et de rappeler que son engagement "lui vaut et lui vaudra encore l'estime des Français". "Je n'ai pas l'habitude de commenter des décisions de justice, je pense simplement que celle-ci arrive vraiment trop tard, plus de 20 ans après les faits", a affirmé quant à lui le Premier ministre, François Fillon, dans une déclaration à la presse.
Impact sur la présidentielle ?
Reste à savoir si cette condamnation pourrait avoir un quelconque impact sur l'échéance électorale de 2012. "C’est une question délicate, reconnaît Marc Perelman, Du côté de la majorité présidentielle, tout le monde connaît l’animosité existante entre Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. De là à penser que cette sentence pourrait peser sur la campagne de l’actuel président, il y a un pas."
Selon lui, la condamnation de l’ancien président pourrait davantage mettre un bâton dans les roues du PS. "La gauche a accusé l’ancien président de 1 000 maux quand il était au pouvoir. Aujourd’hui, les socialistes ont changé leur fusil d’épaule. Depuis que Jacques Chirac a - volontairement ou non - apporté son soutien à François Hollande [lors d’un déplacement en Corrèze, en juin dernier], la donne a changé. Aujourd’hui, les rapports entre Jacques Chirac et le PS se sont complexifiés", conclut le journaliste.