
Des membres de la police iranienne à Téhéran, le 12 janvier 2026. (Illustration) © Reuters
Plus de 50 000 personnes ont été arrêtées à travers l'Iran depuis le 28 décembre et le déclenchement d'un vaste mouvement de contestation. Mardi 3 février, l'ONG Human Rights Activists (Hrana), a revu à la hausse son bilan, faisant état d'au moins 50 235 interpellations liées aux manifestations.
Selon Hrana, basée aux États-Unis, ces arrestations concernent un large spectre de la société iranienne, notamment des adolescents, des étudiants, des écrivains, des soignants, des avocats et des enseignants. L'organisation dénombre 106 étudiants arrêtés, plus de 300 "aveux forcés" diffusés à la télévision, ainsi que 11 046 citations à comparaître.
Les autorités iraniennes ont par ailleurs annoncé l'arrestation de 139 étrangers dans la province de Yazd, accusés d'avoir joué un rôle actif dans l'organisation des manifestations. Les médias iraniens ont par ailleurs signalé l'interpellation de quatre étrangers à Téhéran.
La République islamique a écrasé dans le sang, début janvier, un mouvement de contestation d'ampleur nationale, qui a éclaté fin décembre et culminé les 8 et 9 janvier. Les autorités iraniennes reconnaissent la mort de plusieurs milliers de personnes, mais affirment que la majorité des victimes étaient des membres des forces de sécurité ou des passants tués par des "terroristes" agissant pour le compte des États-Unis et d'Israël.
Accusations lourdes et risque de peine de mort
Selon Amnesty International, les manifestants arrêtés sont notamment accusés d'entretenir des liens avec des médias persanophones basés à l'étranger, d'appartenir à des groupes monarchistes, d'avoir joué un rôle de "meneurs" des manifestations, de possession d'armes, de "participation à des émeutes" ou encore du meurtre de membres des forces de sécurité.
Le chef du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejeï, a averti mardi qu'il n'y aurait "aucune indulgence" envers les personnes impliquées, tandis que le parquet a précisé que certains s'exposaient à des chefs d'accusation passibles de la peine capitale.
Détentions secrètes et disparitions
Le Centre pour les droits humains en Iran (CHRI), dont le siège est à New York, indique avoir mené des entretiens approfondis avec des témoins dans plusieurs provinces. Cette organisation fait état d'une "explosion des arrestations" après les massacres de janvier, évoquant des détentions dans des "entrepôts secrets", le recours à "des structures non officielles fonctionnant en dehors du système pénitentiaire régulier pour détenir des personnes", des descentes de police nocturnes violentes et des procès de masse sans avocats.
"Ce que nous constatons dans les petites villes iraniennes, c'est une campagne coordonnée de massacres et de disparitions forcées, perpétrée délibérément dans des lieux inaccessibles au monde", affirme Esfandiar Aban, chercheur principal au CHRI.
Dans la région du Kurdistan iranien, plusieurs syndicalistes enseignants sont détenus depuis plus d'une vingtaine de jour, sans que leurs proches ne sachent où ils se trouvent.
Le CHRI rapporte aussi que dans la province de Kerman, des détenus dont les noms ne figurent pas dans les registres officiels auraient été transférés "dans des entrepôts" et des "conteneurs" placés sous la supervision directe des Gardiens de la révolution.
"Chaque nuit, on entend les cris d'un voisin qu'on arrête"
À Khorramabad, situé dans le sud-ouest du pays, dans le Lorestan, des témoins décrivent des arrestations nocturnes, maison par maison, visant en particulier des manifestants blessés.
"Chaque nuit, on entend les cris d'un voisin qu'on arrête. Des agents font des descentes dans les maisons en pleine nuit et arrêtent les manifestants avec violence et brutalité", décrit un témoin situé cette fois à Qorveh, dans la région du Kurdistan iranien, évoquant une "atmosphère insoutenable" dans les jours ayant suivis les massacres de début janvier.
Selon Amnesty International, des manifestants blessés ont également été arrêtés dans les hôpitaux, y compris des personnes nécessitant des soins vitaux, notamment dans les provinces d'Ispahan et de Chaharmahal-et-Bakhtiari, où l'ONG a pu documenter ces pratiques.
Les autorités traquent par ailleurs les blessures causées par des billes de plomb, tirées à la chevrotine, considérées comme des preuves de participation aux manifestations. Amnesty dénonce des perquisitions ciblées, au cours desquelles des personnes sont contraintes de se déshabiller devant leurs proches afin de vérifier la présence de telles blessures.
Des détenus privés d'accès à un avocat
Les ONG alertent également sur les conditions de détention des manifestants blessés. D'après Hrana, près de 150 étudiantes détenues à Shiraz, ont été transférées dans le quartier politique de la prison d'Adelabad, et ce dans une pièce qui ne peut même pas accueillir 30 personnes. L’eau potable ne leur est pas fournie, et certaines sont retenues dans des salles dépourvues d’installations sanitaires de base.
Le refus d’accès des détenus iraniens à la famille et à un avocat, conjugué aux menaces exercées sur les proches pour les réduire au silence, suscite de vives inquiétudes quant aux risques de torture, d’abus sexuels, mais aussi de morts en détention ou de condamnations à mort de masse.
Amnesty International a reçu des informations selon lesquelles, dans un contexte de refus systématique d'accès à un avocat, les autorités contraignent les détenus à signer des déclarations qu'ils n'ont pas été autorisés à lire et à faire des "aveux" forcés concernant des crimes qu'ils n'ont pas commis, et des actes de dissidence.
Hrana rapporte enfin que dans de nombreux cas, les juges d’instruction refusent de reconnaître les avocats choisis par les détenus, leur imposant des avocats agréés par le chef du pouvoir judiciaire, aux honoraires jugés exorbitants.
Médecins et avocats ciblés
Parmi les personnes incarcérées, les ONG signalent également l'arrestation arbitraire de médecins et de personnel médical ayant porté secours aux manifestants en dehors des structures hospitalières.
Plusieurs médecins ont ainsi été interpellés ces dernières semaines, dont Ameneh Soleimani à Ardabil, Babak Pouramin à Neyshabur et Alireza Golchini à Qazvin. Dix-huit infirmières ont par ailleurs été convoquées, selon l'Association iranienne des infirmières, qui rapporte la mort d'au moins trois infirmières lors des récents événements.
Les avocats ne sont pas épargnés. À Chiraz, au moins six ont été arrêtés, selon les barreaux locaux, tandis que le quotidien Shargh fait état d'au moins neuf avocats interpellés à Téhéran, Shiraz et Mashhad.
Pour afficher ce contenu Instagram, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
Accepter Gérer mes choixEnfin, plusieurs militants de premier plan s'ajoutent aussi à la liste des Iraniens arrêtés ces derniers jours, parmi lesquels le leader étudiant Abdollah Momeni, la journaliste et militante des droits des femmes, Vida Rabbani, ainsi que le cinéaste Mehdi Mahmoudian, co-scénariste du film "Un simple accident", de Jafar Panahi, Palme d'or à Cannes en 2025. Il est accusé d'avoir contribué à la diffusion d'un message critiquant le pouvoir.
Avec AFP
