
Un document inclus dans la publication par le ministère américain de la Justice des dossiers de l'affaire Jeffrey Epstein est photographié le 30 janvier 2026. © Jon Elswick, AP
Parmi les quelque trois millions de pages publiées vendredi 31 janvier par le ministère américain de la Justice, de nombreux noms de responsables politiques, de chefs d'entreprise et de personnalités influentes apparaissent. L'un d'eux a particulièrement attiré l'attention : celui du président russe Vladimir Poutine.
Son nom y est mentionné plus d'un millier de fois, et "Moscou" apparaît plus de 9 000 fois, plaçant le chef du Kremlin au cœur d'échanges, de courriels et de tentatives de mises en relation menées par le criminel sexuel sur plusieurs années. Figure de la jet-set new-yorkaise dans les années 1990 et 2000, Jeffrey Epstein était accusé d'avoir exploité sexuellement plus de mille jeunes femmes, dont des mineures. Retrouvé pendu dans sa cellule de New York en 2019, sa mort a nourri de nombreuses théories du complot évoquant la protection de personnalités de premier plan.
Si aucune preuve ne permet d'établir qu'une rencontre entre Jeffrey Epstein et Vladimir Poutine ait effectivement eu lieu, ces nouveaux documents dessinent le portrait d'un homme déterminé à approcher le cercle du pouvoir russe, au moment même où il cherchait à redorer son image et à retrouver une stature internationale après sa première condamnation.
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Une obsession : obtenir un rendez-vous avec Poutine
Les documents judiciaires montrent qu'à partir de 2011, Jeffrey Epstein multiplie les démarches pour obtenir une rencontre avec Vladimir Poutine. Dans un courriel envoyé le 11 septembre de cette année-là, un expéditeur anonyme évoque déjà un "rendez-vous avec Poutine" lors d'un déplacement de Jeffrey Epstein en Russie. "J'ai parlé avec Igor. Il m'a dit que la dernière fois que vous étiez à Palm Beach, vous lui aviez dit que vous aviez rendez-vous avec Poutine le 16 septembre et qu'il pouvait réserver son billet pour la Russie afin d'arriver quelques jours avant vous", peut-on lire. Rien ne permet toutefois d'affirmer que cette rencontre a réellement eu lieu.
Au fil des ans, Jeffrey Epstein sollicite l'aide de figures politiques de premier plan précise, notamment Thorbjorn Jagland, ancien Premier ministre norvégien et alors secrétaire général du Conseil de l'Europe, connu pour ses contacts directs avec le président russe, précise le journal britannique The Independent. Dans un échange de mai 2013, Thorbjorn Jagland est présenté comme un intermédiaire potentiel pour organiser une discussion avec Vladimir Poutine autour des "investissements étrangers" et de la "diversification de l'économie russe".
Jeffrey Epstein insiste, relance, propose des dîners, évoque la présence de personnalités influentes : "Bill Gates sera avec moi à Paris dimanche et lundi, Poutine est le bienvenu pour le dîner", écrit-il à Thorbjorn Jagland en juin 2013.
Un document du FBI datant de 2017 affirme, en citant une source confidentielle, que "Jeffrey Epstein était le gestionnaire de fortune du président Vladimir Poutine".
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Des rencontres avortées
Plusieurs échanges laissent penser que certaines rencontres ont été envisagées, voire planifiées, avant d'être annulées. En juillet 2014, l'entrepreneur japonais Joi Ito informe Jeffrey Epstein que Reid Hoffman, cofondateur de LinkedIn, n'a pas pu se joindre à un potentiel rendez-vous : "Salut Jeffrey, je n'ai pas réussi à convaincre Reid de modifier son emploi du temps pour aller rencontrer Vladimir Poutine avec toi :-)", peut-on lire.
La réponse de Jeffrey Epstein suggère que le contexte international a pu faire annuler la rencontre : trois jours plus tôt, le vol MH17 de Malaysia Airlines avait été abattu au-dessus de l'Ukraine par des forces prorusses, causant la mort de 298 personnes. "Mauvaise idée maintenant", écrit le financier.
Malgré ces revers, Jeffrey Epstein n'abandonne pas. En 2015, 2016 puis 2017, il revient à la charge, proposant même à Thorbjorn Jagland d'évoquer avec Vladimir Poutine "l'avenir des monnaies numériques".
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Réessayer
Un an avant sa mort, il tente encore de faire passer un message au Kremlin, cette fois via le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. "Je pense que vous pourriez suggérer à Poutine que Lavrov puisse obtenir des informations en me parlant", écrit-il à Thorbjorn Jagland dans un mail daté du 24 juin 2018, au sujet de Donald Trump. "Ce n'est pas compliqué. Il [Trump] doit être vu comme quelqu'un qui obtient quelque chose. C'est aussi simple que cela", relance Epstein.
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Courriels troublants et jeunes femmes russes
Au-delà des tentatives diplomatiques, certains courriels soulèvent des interrogations plus sombres. En août 2010, Jeffrey Epstein propose à une adresse identifiée comme "The Duke" - une référence présumée à l'ancien prince Andrew - un dîner avec une jeune femme russe de 26 ans, qu'il décrit comme "intelligente, belle et digne de confiance" lorsque "The Duke" lui demande plus de détails.
Des dossiers publiés plus tôt avaient révélé que cette femme avait "non seulement été abusée par Epstein, mais aussi victime de trafic sexuel de sa part pendant de nombreuses années", selon son représentant légal. Un élément qui alimente les soupçons d'un recours systématique à l'exploitation sexuelle de femmes, notamment originaires de Russie ou d'Europe de l'Est, au cœur du système d'influence et de compromission bâti par le financier.
D'autres échanges montrent Jeffrey Epstein évoquant l'existence "d'un ami de Poutine" en novembre 2010, s'interrogeant sur la nécessité d'un "visa pour la Russie", laissant planer le doute sur la profondeur réelle de ses connexions avec des réseaux russes.
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D'éventuels liens avec le renseignement ?
Les révélations ravivent une question centrale : Jeffrey Epstein agissait-il seul ? Une note déclassifiée du FBI provenant des dossiers Epstein, publiés vendredi et rédigée en 2020, indique que Jeffrey Epstein "était un agent du Mossad" (le service de renseignement israélien) et "proche de l'ancien Premier ministre israélien Ehud Barak", précise le mémo. Ce dernier reconnaît avoir fréquenté le financier, tout en niant toute connaissance de ses crimes.
D'après une biographie de l'ex-prince Andrew retraçant notamment son amitié avec Jeffrey Epstein, l'auteur et historien Andrew Lownie affirme que du "matériel compromettant" sur Andrew aurait été transmis par le financier au Mossad.
Dans un courriel de mai 2013, Jeffrey Epstein affirme à Ehud Barak qu'il espère rencontrer Poutine pour la première fois en juin afin de discuter de la manière dont la Russie pourrait encourager les investissements occidentaux. Quelques semaines plus tard, il rapporte qu'il a annulé une réunion avec le dirigeant russe à Saint-Pétersbourg, exigeant que celui-ci lui "consacre du temps et de l'intimité".
En juin 2013, Jeffrey Epstein le recontacte : "Poutine va remanier son équipe cet été, ne gardant que les personnes de confiance… plus d'informations par téléphone ou en face-à-face", écrit le financier.
Cette culture de l'ombre n'est pas nouvelle dans l'entourage d'Epstein : Robert Maxwell, le père de sa complice Ghislaine, traînait déjà derrière lui une réputation d'agent secret. Le ministère britannique des Affaires étrangères le soupçonnait d'être un agent double, voire triple, naviguant entre le MI6, le KGB et le Mossad. Bénéficiant pendant des années d'un traitement de faveur au sein du bloc soviétique, il effectuait de fréquents allers-retours au-delà du Rideau de fer, relate The Guardian.
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Accusations de chantage et réactions politiques en Europe
Certaines accusations vont encore plus loin. D'après des sources du renseignement américain citées par le DailyMail et le Sun, le milliardaire aurait été lié de longue date au crime organisé russe et aurait servi de rouage dans une vaste opération de chantage, utilisant des jeunes femmes pour compromettre des dirigeants et des personnalités influentes. Il aurait ainsi mené pour le compte du KGB "la plus vaste opération de piège à miel de l'histoire" – une thèse invérifiable à ce stade et sensationnaliste de la part de ces deux tabloïds.
Si la thèse du chantage d'État reste à prouver, d'autres éléments confirment la dimension systémique du réseau. Citant les avocates des victimes, le journal britannique The Guardian souligne que Jeffrey Epstein et sa complice Ghislaine Maxwell "fournissaient de jeunes femmes et filles à d’autres personnes riches et puissantes". D'après l'avocate Sigrid McCawley, représentant certaines victimes, ce volet de l'affaire donnait au duo de pédocriminels "contrôle et pouvoir sur les individus impliqués dans le trafic sexuel."
Ces révélations ont toutefois eu des répercussions politiques. En Pologne, le Premier ministre Donald Tusk a annoncé mardi l'ouverture d'une enquête sur d'éventuels liens entre Jeffrey Epstein et les services de renseignement russes, estimant que l'affaire pourrait constituer une menace pour la sécurité nationale.
"Inutile de souligner la gravité, pour la sécurité de l'État polonais, de la probabilité croissante d'une co-organisation de cette opération par les services de renseignement russes. Cela implique nécessairement qu'ils possèdent des éléments compromettants visant de nombreux responsables politiques toujours en fonction", a-t-il déclaré.
