logo

En Russie le rêve fou des pigeons-drones et des "humains à reprogrammer"
La start-up russe Neiry, soutenue par la fille de Vladimir Poutine, a commencé à tester des "biodrones" sous la forme de pigeons téléguidés. Un projet qui pourrait avoir des applications militaires, mais dont la réalisation laisse les experts dubitatifs. Et son créateur voit plus grand : des implants pour "reprogrammer" les humains et les "russifier", notamment les Ukrainiens.
La start-up russe Neiry a annoncé en décembre mener des tests sur des pigeons qui serviraient de "biodrones". © Studio graphique France Médias Monde

Après les dauphins espions et les ânes de transport, les pigeons-drones font leur apparition en Russie. La start-up russe Neiry effectue depuis deux mois des tests grandeur nature qui semblent sortis d'un scénario de film de science-fiction. Elle espère créer des "biodrones", a détaillé T‑invariant, un média indépendant créé par des scientifiques et journalistes scientifiques russes en exil, dimanche 1er février.

Ces "biodrones" sont des pigeons dotés d'un implant cérébral et d'une petite sacoche ventrale contenant les capteurs nécessaires. Fin novembre, Neiry a mis en ligne une vidéo censée prouver qu'il était possible de dicter à ces oiseaux d'aller à gauche ou à droite et de se poser sur demande du "pilote" de ces "drones" à plumes.

Des "biodrones" au rôle purement civil ?

Un mois plus tard, Neiry confirmait dans un communiqué avoir développé son premier modèle, baptisé PJN-1. Les pigeons sont "équipés d'un petit contrôleur, de panneaux solaires fixés sur le dos et d'une caméra comparable à celles déjà présentes dans les espaces publics. L'interface fournit une stimulation légère à certaines régions cérébrales, incitant l'oiseau à privilégier une certaine direction", détaille cette société moscovite.

Pour afficher ce contenu YouTube, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.

Accepter Gérer mes choix

Une extension de votre navigateur semble bloquer le chargement du lecteur vidéo. Pour pouvoir regarder ce contenu, vous devez la désactiver ou la désinstaller.

Réessayer
En Russie le rêve fou des pigeons-drones et des "humains à reprogrammer"
© France 24
02:22

Alexander Panov, le PDG de Neiry, affirme que ces recherches sont faites dans le plus grand respect de l'animal et que le rôle de ses pigeons voyageurs du XXIe siècle sera purement "civil". Les PJN-1 doivent avant tout servir à surveiller les sites industriels, à effectuer des missions de recherche et de sauvetage, ou encore à mener des inspections environnementales en zone difficile.

Une vision 100 % pacifique à laquelle a du mal à adhérer Jeff Hawn, spécialiste des questions de sécurité en Russie à la London School of Economics. "Dans le contexte actuel en Russie, toutes les innovations technologiques ont vocation à être détournées à des fins militaires par le pouvoir", assure-t-il.

Neiry est d'ailleurs soutenu par l'Institut de recherche en intelligence artificielle de l'université d'État de Moscou, dont le but officiel est de développer des technologies duales, c'est-à-dire dont les applications sont à la fois civiles et militaires.

Avec le soutien de cet institut, Neiry a un pied dans l'antichambre du pouvoir, puisque ce centre de recherche est dirigé par Katerina Tikhonova, la plus jeune des filles de Vladimir Poutine.

Les travaux d'Alexander Panov sont en outre financés en partie par des entités liées au très influent milliardaire russe Vladimir Potanine. Ce magnat des métaux russes est l'un des hommes les plus riches de Russie et l'un des rares oligarques de l'ère Eltsine à avoir réussi à maintenir sa proximité avec le Kremlin sous Vladimir Poutine.

"Ces liens indiquent que sans être officiellement soutenu par le Kremlin, les recherches d'Alexandre Panov sont au moins encouragées par le pouvoir russe", explique Will Kingston-Cox, spécialiste de la Russie à l'International Team for the Study of Security (ITSS) Verona.

Faisabilité douteuse

Pour lui, l'intérêt militaire de ces pigeons tient avant tout au "camouflage naturel offert par ces oiseaux". "Personne ne pensera, en voyant un pigeon, qu'il s'agit en réalité d'un drone opéré par des Russes. Surtout en milieu urbain", ajoute Will Kingston-Cox. Il revient aussi probablement moins cher de perdre un pigeon plutôt qu'un vrai drone, estiment les experts interrogés.

La tentation de transformer les animaux en "accessoires" de guerre "s'inscrit clairement dans une tradition russe et soviétique", rappelle Jeff Hawn. Dans les années 1990, la marine soviétique disposait d'un centre de recherche pour former des dauphins à des missions d'espionnage.  

Pour afficher ce contenu YouTube, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.

Accepter Gérer mes choix

Une extension de votre navigateur semble bloquer le chargement du lecteur vidéo. Pour pouvoir regarder ce contenu, vous devez la désactiver ou la désinstaller.

Réessayer
En Russie le rêve fou des pigeons-drones et des "humains à reprogrammer"
Tech 24 © France 24
06:38

Depuis le début de la guerre d'invasion en Ukraine, l'armée russe a mobilisé des ânes et des chevaux pour transporter des munitions et des soldats plus efficacement que les véhicules blindés, trop rapidement repérés par les drones.

Rien n'indique cependant que les pigeons-drones vont réellement pouvoir être utilisés un jour. Malgré les affirmations d'Alexander Panov, Neiry n'a publié aucun article dans une revue scientifique permettant de confirmer indépendamment la réalité des avancées en la matière, précise le site russe indépendant d'actualité et d'investigation Meduza.

La Chine s'est également intéressée aux pigeons-drones auparavant. Mais ces recherches n'ont pour l'instant pas abouti, essentiellement en raison des difficultés de répliquer en milieu naturel les succès obtenus en laboratoire.

Pour Jeff Hawn, il n'y a aucune raison qu'Alexander Panov réussisse mieux que les Chinois. Il ne serait pas étonné si Neiry servait avant tout à "lever de l'argent pour le bénéfice des individus impliqués dans ce projet". Un peu à l'image des start-up de la Silicon Valley qui vendent du rêve aux investisseurs sans être sûres de réussir à concrétiser un jour leur "vision".

"Reprogrammer" et russifier

Sauf qu'avec Neiry, il s'agit d'implants qui pourraient servir à des fins militaires et que l'argent provient en grande partie des fonds publics. Plus d'un tiers du financement de cette start-up vient de l'Initiative technologique nationale russe, qui a investi 360 millions de roubles (4,13 millions d'euros) dans ces recherches en 2021.

Alexander Panov semble avoir envie d'inscrire son action dans la durée. Le "biodrone" n'est, en fait, que la phase 1 de sa grande œuvre. Il a détaillé son objectif final dans un message sur Telegram qui a de quoi faire froid dans le dos des ONG de défense des droits humains.

Neiry ambitionne, en effet, d'utiliser à terme les implants pour "reprogrammer" les individus et les "vendre à l'État". "L'un de mes prochains projets, auquel je réfléchis depuis longtemps, concerne la vente de personnes à l'État. (...) La raison en est simple : avec la baisse de la natalité, tous les États ont besoin de population. La Russie en particulier. Toutes sortes de personnes conviennent, mais celles qui sont porteuses de la 'culture russe' de base seront davantage appréciées", écrit-il.

Pour lui, ce serait "l'Homo superior". Pour les experts interrogés, c'est la version russe nationaliste "d'une idéologie techno-utopique ou dystopique qu'on retrouve surtout dans la Silicon Valley avec des individus comme Peter Thiel ou Elon Musk. C'est l'idée qu'un humain serait meilleur s'il pouvait être un 'ordinateur biologique'", note Jeff Hawn.

Elon Musk envisage son implant Neuralink comme moyen de "débloquer le potentiel humain", tandis qu'Alexander Panov affirme vouloir "reprogrammer les individus afin de les rendre compatibles avec le 'code culturel russe'", souligne Will Kingston-Cox.

Et qui pourrait jouer, aux yeux d'Alexander Panov, le rôle de candidat idéal pour cette "russification" ? "Les Ukrainiens, bien sûr, qui sont déjà de culture russe mais se sont égarés. Ils peuvent être reprogrammés et cela coûte beaucoup moins cher que de créer et d'éduquer une personne entièrement." Mais qu'on se rassure, Alexander Panov affirme que sa démarche est "tout ce qu'il y a de plus écologique, social, orthodoxe [dans le sens religieux et culturel, NDLR] et humain"...