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Les familles des victimes à l'épreuve du procès des responsables khmers rouges

Les quatre plus hauts responsables khmers rouges encore en vie doivent désormais répondre de leurs actes devant un tribunal parrainé par l'ONU. Quelque 4 000 personnes se sont portées parties civiles pour ce procès à la fois attendu et critiqué.

"Il n'y a jamais eu d'affaire aussi importante et aussi complexe depuis Nuremberg", a affirmé il y a quelques jours le procureur du tribunal chargé de juger des crimes du régime cambodgien des khmers rouges (1975-1979). Le procès de quatre hauts responsables du régime dit du Kampuchéa démocratique s’est ouvert ce lundi à Phnom Penh. Les victimes du régime attendaient depuis longtemps ce procès. Pour autant, ils ont des doutes sur cette juridiction dont ils mettent en cause l’indépendance.

Considérés comme les cerveaux des crimes perpétrés pendant les quatre ans où Pol Pot a dirigé le Cambodge (décédé en 1998), Nuon Chea, qui était alors le numéro deux du régime, Ieng Sary, ministre des Affaires étrangères, Khieu Samphan, président du Kampuchéa démocratique et Ieng Thirith, ministre des Affaires sociales, comparaissent pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Entre 1975 et 1979, plus de deux millions de personnes sont mortes de faim, d’épuisement, de maladie, ou des suites de la torture pratiquée par les partisans de la "révolution khmer rouge". Trente ans plus tard, quelque 4 000 personnes se sont portées partie civile pour ce second procès organisé par le tribunal international installé à Phnom Penh et soutenu par l’ONU. En 2010, le premier procès avait abouti à la condamnation à 30 ans de prison pour Douch, de son vrai nom Kaing Guek Eav, ancien directeur du centre S-21 où 15 000 personnes avaient été torturées puis exécutées.

Quatre vieillards malades

Les prévenus – arrêtés en 2007 – avaient pâle figure en apparaissant, ce lundi, devant le tribunal. Les quatre octogénaires, à la santé visiblement vacillante, étaient présents dans le box des accusés à l’ouverture du procès. Trois d’entre eux, fatigués, ont quitté la salle d’audience à la mi-journée.

L’âge et l’état de santé des prévenus ne font qu’attiser l’inquiétude des victimes qui craignent qu’aucun des quatre anciens cadres du régime de Pol Pot ne vivent pas assez longtemps pour être condamnés. Le procès s’annonce très long : il devrait durer au minimum deux ans. D’autant que les prévenus ne semblent pas pressés de collaborer avec le tribunal. Aucun d’entre eux ne devrait plaider coupable.

Le fonctionnement lourdement bureaucratique des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), nom officiel du tribunal, ralentit considérablement les procédures. Et provoque l’ire des victimes, déjà très critiques à l’endroit de cette juridiction. Lundi, comme au cours du procès de Douch, "le tribunal s’est de nouveau perdu dans d’énormes arguties techniques très juridiques entre les avocats de la défense, les procureurs, et l’arbitrage du juge d’instruction", rapporte Cyril Payen, envoyé spécial de FRANCE 24 à Phnom Penh.

Un tribunal critiqué pour son manque d’indépendance

Manque d’indépendance des juges, complaisance de la communauté internationale… Les critiques formulées à l’égard du tribunal lors du premier procès, entaché d’accusations de corruption, ne se sont pas tues. "Je me réjouis de la tenue de ce procès, mais je souhaite plus que tout qu’on me donne une vraie justice", déclare notamment Billon Ung Boun-Hor, présidente de l’association des Victimes du génocide des khmers rouges (VGKR), jointe au téléphone par FRANCE 24. "Nous n’avons pas le droit à un tribunal indépendant comme pour l’ex-Yougoslavie, nous n’avons qu’une ‘Chambre extraordinaire’ siégeant dans le pays même où ont été commis les crimes, et composée en partie de juges cambodgiens qui craignent des représailles", poursuit-elle. Nombre de membres du gouvernement cambodgien actuel sont d’anciens khmers rouges, en premier lieu desquels le Premier ministre Hu Sen, ouvertement opposé au tribunal et à ses juges.

Femme du président de l’assemblée nationale cambodgienne Ung Boun-Hor au moment du coup d’État de Pol Pot en 1975, Billon Ung Boun-Hor a fui son pays avec ses enfants pour trouver refuge en France. Son mari est resté. Il en est mort. Dans son livre "Rouge barbare", elle raconte comment il a été livré aux hommes de Pol Pot par Paris, alors qu’il avait trouvé refuge dans l’ambassade de France de Phnom Penh. "Ceux qui ont laissé faire ou qui ont été complices du régime khmer rouge sont à mes yeux aussi coupables que ceux qui comparaissent aujourd’hui", estime-t-elle, en dénonçant l’attitude ambigüe de la communauté internationale à l’égard de Pol Pot.

"Une formidable mission d’éducation à la démocratie"

Pourtant, malgré les violentes critiques qu’elle formule contre le tribunal, Billon Ung Boun-Hor et deux de ses enfants se sont portés parties civiles dans le procès des quatre anciens cadres khmers rouges. "Au nom de toutes les victimes, il était important d’intenter une action, même auprès d’un tribunal imparfait, assure-t-elle, de sa voix teintée d’un léger accent. Quand quelqu’un a commis un tel crime, même 30 ans après, c’est important pour les victimes de voir comparaître le coupable devant un tribunal. Ce n’est pas pour rien qu’on poursuit toujours les anciens nazis, plus de 60 ans après la fin de la guerre".

Jean Reynaud, avocat et écrivain, aux côtés du réalisateur Rémi Lainé, a suivi les juges d’instruction internationaux pendant les trois années qu’a duré l’enquête permettant d’inculper les quatre prévenus. Ils en ont fait un documentaire, "Une simple question de justice", qui ne sera diffusé qu’à l’issue du procès, pour préserver le secret de l’instruction. "On se demande comment le procès peut aller à son terme, avec ces trois vieillards en mauvaise santé, et la défense qui n’a de cesse de faire dérailler le procès, s’interroge Jean Reynaud, joint au téléphone par FRANCE 24. Mais il faut tout de même lui reconnaître des succès […]. Notamment celui d’avoir permis de lever le voile sur un pan de l’histoire longtemps considérée comme tabou au Cambodge. Quelque 30 000 personnes sont venues assister au procès de Douch. Les manuels scolaires évoquent cette période depuis l’année dernière, et pour la première fois, les Cambodgiens ont pu assister à un vrai procès. Ce tribunal accomplit une formidable mission d’éducation à la démocratie".