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Blaise Compaoré face à l'effet domino de la contestation

De nouvelles mutineries ont éclaté dans le sud du pays, trois jours après une révolte des militaires et de la Garde présidentielle ayant débuté à Ouagadougou. Afin de ramener le calme, Blaise Compaoré a limogé son gouvernement - une première.

L’heure n’est pas encore à l’accalmie au Burkina Faso. Après la mutinerie jeudi d’au moins trois casernes - dont celle hébergeant la Garde présidentielle - à Ouagadougou, qui réclamaient le paiement immédiat de la solde des militaires, la rébellion a gagné les militaires de Pô (sud), dans la nuit de samedi à dimanche. Selon l’AFP, des soldats sont sortis dans la nuit et se sont livrés à des pillages. Ils se sont emparés de véhicules appartenant à des particuliers et ont blessé deux personnes.

"C’est un effet domino", explique Morin Yamongbe, directeur du bimensuel Fasozine, à France24.com. "Si la Garde présidentielle a obtenu gain de cause auprès du gouvernement vendredi, et arrêté son mouvement de contestation, le feu de paille a pris dans les autres garnisons", explique-t-il.

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"Les populations sont prises en otage par la situation"
Blaise Compaoré face à l'effet domino de la contestation

"L’heure est grave, car Pô n’abrite pas n’importe quel camp de formation de commandos. C’est dans cette ville que le président Compaoré et Thomas Sankara [grande figure de la Révolution, ndlr] ont fait leurs premières armes. Tout un symbole", fait-il remarquer.

Colère des commerçants de la capitale

Comme une traînée de poudre, ces nouveaux heurts viennent s’ajouter à la flambée de violence qui a atteint les commerçants de la capitale, en fin de semaine. Samedi, les autorités ont fait face à la colère soudaine de ces marchands, excédés par les exactions et le pillage de leurs enseignes. Samedi soir, la tension restait "palpable", comme l'a souligné Alpha Barry, correspondant de RFI, sur l'antenne de France 24.

Présent lors des manifestations militaires ou civiles, ce journaliste témoigne d’un déchaînement de violence lors des trois derniers jours. "Il y avait des courses poursuites dans la ville. Dans les hôtels, les soldats dépouillaient les clients et les caisses. Un commerçant a par exemple perdu environ trois millions d’euros lorsque des militaires ont volé une réserve de 5 000 tonnes de riz dans son entrepôt."

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Blaise Compaoré face à l'effet domino de la contestation

En réponse, les civils ont laissé éclater leur colère en incendiant le siège du parti au pouvoir (le Congrès pour la démocratie et le progrès - CDP) et en saccageant le gouvernorat de Ouagadougou.

"Ces actes reflètent un malaise social profond", selon le correspondant. "Les militaires pillent pour montrer qu’ils ont faim. Ils ne s’attaquent pas aux bâtiments publics, mais aux magasins de nourriture et d’électroménager, ou aux bijouteries. Ce n’est pas un hasard." Morin Yamongbe rappelle à ce sujet que, depuis le début de l'année, le pays est régulièrement sujet à des mobilisations contre la vie chère. "Des manifestations sociales ont lieu presque quotidiennement. Toute la population est prise à la gorge."

Malgré ce constat alarmant, il prédit un retour au calme. "Depuis samedi soir, aucun incident n’a eu lieu dans la capitale", explique-t-il. "Je viens de sortir, c’est vraiment calme. Certes, les manifestations des trois derniers jours ont fait des dégâts, mais ce n’est pas non plus le chaos. Il y a bien quelques vitrines cassées, des détritus ainsi que des pneus calcinés qui jonchent le sol, mais tous ces stigmates disparaîtront bientôt. Nous sommes dimanche, il n’y a pas encore eu de nettoyage." De nombreux CRS et gendarmes patrouillent depuis dimanche matin dans les rues de la capitale pour sécuriser la ville. "Le gouvernement a repris la main", estime-t-il.

"On ne soigne pas le cancer avec une pommade"

Cette reprise en main, certains membres du pouvoir en ont payé le prix fort. Pour apaiser la situation, le président Blaise Compaoré a même sorti le grand jeu.

Vendredi, l’homme fort du pays a tour à tour dissous son gouvernement, limogé le chef d’État-major des armées - le général Dominique Djindjéré - et décrété un couvre-feu dans la capitale dans la nuit de samedi à dimanche. "Une première", selon le journaliste. "Jamais encore le président Compaoré ne s'était séparé de son gouvernement - c’est dire si la crise sociale et structurelle est grave !"

Pour autant, ce geste politique suffira-t-il à étouffer les révoltes ? "Pas sûr", répond Bénéwendé Sankara, chef de file de l’opposition. "Compaoré doit indiquer à la population qu’il en est à son dernier mandat et qu’il ne va plus jamais se représenter", a-t-il expliqué samedi à l’AFP. "Ce ne sont pas des mesures hâtives qu’il faut prendre pour répondre à cette crise. On ne soigne pas le cancer avec une pommade !"

L'annonce de Blaise Compaoré aurait même de faux airs de récupération politique, selon Morin Yamongbe. "En période de troubles, des personnes veulent toujours redorer leur blason et profiter de la situation." Confiant, il  espère que la nomination d’un nouveau chef des armées calmera les esprits. "Le nouveau chef d'État-major, le colonel-major Honoré Nabéré Traoré, est très populaire. Je pense qu’il a la carrure suffisante pour rétablir l’ordre."