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Dénatalité en France : les politiques publiques peuvent-elles encore inverser la tendance ?
Face à la baisse continue des naissances, l'exécutif multiplie les annonces. Nouveau congé de naissance, lutte contre l'infertilité, service à la petite enfance... Mais ces mesures peuvent-elles réellement infléchir la trajectoire démographique française ? L'économiste et démographe Anne Solaz analyse pour France 24 l'efficacité et les limites des leviers mis sur la table.
Un nouveau-né à la maternité de l'hôpital d'Argenteuil, en banlieue parisienne, le 22 juillet 2013. © Fred Dufour, AFP

Existe-t-il une formule efficace pour inverser la courbe des naissances ? En France, en 2025, ont été enregistrées 645 000 naissances et 651 000 décès, selon le bilan démographique annuel publié mardi 13 janvier par l'Insee. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le solde naturel de la France est ainsi passé en négatif.

Deux ans après l'appel controversé d'Emmanuel Macron au "réarmement démographique", la tendance ne s'est pas inversée. Des mesures ont été annoncées par l'exécutif, préconisées par les parlementaires ou suggérées par les acteurs de terrain. Nouveau congé de naissance, lutte contre l'infertilité, allocation au premier enfant, soutien à la parentalité, service public de la petite enfance... Mais peuvent-elles réellement avoir un effet sur le taux de natalité, en baisse depuis une quinzaine d'années ?

De l'avis de certains économistes, les politiques familiales marchent très marginalement. "Aucun bébé n'est né d'un crédit d'impôt ou d'une incitation fiscale", expliquait début décembre Maxime Sbaihi, économiste spécialiste des questions démographiques, dans l'émission C à vous.

Pour Jérémie Patrier-Leitus, rapporteur de la mission parlementaire sur la dénatalité, il faut une "révolution" de la politique familiale qui réponde au "désir d'enfant empêché". Estimant que "personne ne fait des enfants pour sauver le modèle économique et social", ce dernier évoque la nécessité de "relancer la natalité sans tomber dans une politique nataliste d'injonction".

Interrogé par France 24, Anne Solaz, économiste et démographe à l'Institut national d'études démographiques (Ined), spécialiste des questions de fécondité et d'inégalités de genre, il n'existe pas de "politique magique" pour relancer les naissances : la décision d'avoir un enfant s'inscrit dans un temps long et dépend avant tout des conditions de vie offertes aux familles.

France 24 : Est-ce que l'allongement du congé parental sur lequel mise le gouvernement est réellement un levier efficace sur la décision d'avoir un enfant ?

Anne Solaz : C'est souvent comme ça que les pays réagissent quand il y a une baisse de la fécondité : ils ont envie de mesures qui marchent tout de suite et donc ils visent les premiers jours de l'enfant. Certains pays ont mis en place des bonus à la naissance ou même pendant la grossesse – ou des congés post-naissance.

Mais les politiques oublient souvent que la décision d'avoir un enfant est un engagement de long terme. Quand on a un enfant, on l'a pour 20 ou 25 ans, donc effectivement, un congé de deux mois, ça peut aider au début, mais on espère que quand les parents décident d'avoir un enfant, ce n'est pas seulement ce congé de deux mois qui va les attirer. C'est un engagement de plus long terme, donc ce qui est important – surtout pour les décisions de fécondité –, c'est qu'ensuite les parents soient aidés tout au long de la vie de l'enfant, et pas seulement dans les premiers mois de la naissance.

Souvent, les premières mesures qui sont créées dans les pays sont des mesures symboliques pour donner l'impression qu'on fait quelque chose pour lutter contre la baisse de la fécondité. Et si celles-ci n'ont en réalité pas toujours de conséquences sur cette fécondité, elles n'en restent pas moins importantes : elles aident notamment l'égalité femmes-hommes, et permettent aux femmes d'avoir moins de pénalités liées à la naissance.

Le congé paternité, qui a été rallongé en 2021 à presque quatre semaines, est pris par près de quatre pères sur cinq. Cela implique les pères dès la naissance et peut avoir des conséquences plus à long terme : du fait qu'ils s'impliquent auprès des enfants quand ils sont jeunes, ils continuent à le faire ensuite. Cela décharge donc un peu les mères de la charge familiale.

Si les rôles restent quand même très sexués en termes de répartition des tâches domestiques et parentales dans les couples, c'est ce type de mesures qui peut un peu rééquilibrer la charge d'un enfant.

Dans des travaux assez récents, on voit d'ailleurs que quand les pères sont plus impliqués dans les tâches parentales, les couples ont plus envie d'avoir un second enfant. Il y a donc des effets visibles, qui peuvent être encouragés par des politiques liées à un meilleur partage de la sphère domestique.

Quid de la promesse du gouvernement pour un service public de la petite enfance afin de garantir une solution d'accueil à tous les enfants de moins de trois ans ?

Mettre l'accent sur la petite enfance et garantir une école de qualité, c'est important.

Toutefois, pour les années à venir, du fait de la baisse de la natalité, les contraintes sur la petite enfance vont peut-être se relâcher. Puisqu'il y a un peu moins d'enfants, peut-être que les parents arriveront avec un peu plus de chance à avoir une place en crèche. De la même manière, à l'école, on pourra constater des effectifs scolaires plus réduits, à condition que le nombre d'enseignants reste stable.

Face à cette génération "creuse" [génération née pendant une période où la natalité s'est trouvée temporairement abaissée de façon notable, NDLR], il se peut qu'il y ait un peu moins de pression sur l'accueil dans la petite enfance, même s'il y a encore des régions où il est difficile d'avoir une place en crèche.

Mais avant même de penser à ces questions, les futurs parents ont besoin d'avoir confiance dans l'école, dans la possibilité pour leur futur enfant de grandir dans un mode serein.

En définitive, qu'est-ce qui serait le plus efficace ?

Maintenir une politique familiale assez généreuse afin d'aider les parents à se projeter et à se dire que leur niveau de vie ne va pas trop baisser, mais sans pour autant tout changer. Les politiques familiales ne sont pas magiques : ce n'est pas parce qu'on donne plus d'argent et qu'on garantit une place en crèche qu'il y a forcément un retour à la natalité.

La politique familiale de la France n'a pas tant changé que ça et reste généreuse relativement à d'autres pays de l'OCDE. Or, on voit que la baisse de la fécondité est visible en France depuis 15 ans, mais est aussi visible dans d'autres pays. Cette baisse va donc au-delà des politiques publiques.

Certains pays ont beaucoup investi dans la dépense publique auprès des enfants, des pays où le taux de fécondité était – et est encore – très bas, comme en Corée du Sud, ou bas comme en Allemagne. Parfois, cela crée une augmentation de la natalité, mais seulement temporaire, parce que les gens veulent profiter d'une mesure qui a été mise en place, et font donc peut-être leur premier enfant plus tôt que ce qu'ils avaient prévu, mais en feront-ils davantage ensuite ? Ça, c'est beaucoup moins sûr.

La natalité qui baisse, c'est à la fois des gens qui n'ont pas d'enfants du tout et des familles qui décident de s'arrêter à un enfant. Ce n'est pas seulement l'entrée en parentalité qui est réfrénée, mais aussi l'extension de la famille. Les familles nombreuses sont de plus en plus rares.

Il n'est donc pas nécessaire de changer toutes les politiques publiques, surtout au vu de leur coût. En France, le gouvernement a certes annoncé une augmentation du congé de naissance, mais parallèlement, il a baissé le supplément d'allocations familiales pour les enfants de plus de 14 ans. Cela veut donc dire que pour financer ce congé de naissance, une partie des parents ne pourront plus bénéficier de l'aide qui leur était accordée pour leur enfant adolescent.

L'immigration peut-elle être une réponse démographique crédible pour compenser cette baisse de la natalité ?

Alors qu'il y a, pour la première fois en France, plus de décès que de naissances, l'apport migratoire permet à la population de continuer à croître. C'est mécanique : des personnes arrivent sur le territoire, ce qui permet à la population française de continuer à augmenter malgré un solde naturel négatif [différence entre les naissances et les décès].

Les enfants appartenant aux "générations creuses" (nés depuis 2010) ne sont pas encore arrivés sur le marché du travail, mais quand ce sera le cas, d'ici 10 ans, les migrations pourront permettre de combler les emplois non pourvus. C'est déjà le cas dans plusieurs secteurs comme le soin à la personne (personnes âgées, petite enfance) où les travailleurs immigrés sont très présents.

Par ailleurs, la question de l'immigration est directement liée à la question de la natalité, les immigrants arrivant en France sont en général jeunes et en âge de former une famille. L'apport migratoire peut donc permettre à la natalité d'augmenter de ce fait, ce qui s'est déjà vu à certaines périodes de l'histoire française, en particulier dans l'après-guerre.