
Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth et le président américain, Donald Trump, à la Maison Blanche à Washington, le 2 mars 2026. © Mark Schiefelbein, AP
Depuis le début des frappes israélo-américaines sur l’Iran, pas un jour ne passe sans que l’administration américaine ne se vante de ses succès militaires ou ne dénigre ses adversaires.
Lundi 9 mars, à Mar-a-Lago, à l’occasion de la Conférence annuelle des membres républicains sur les questions d'actualité, Donald Trump expliquait sur le ton de la boutade que la décision de couler un navire de guerre iranien, plutôt que de le capturer, avait été prise parce que c'était "plus amusant". Une semaine plus tôt, son ministre de la Guerre, Pete Hegseth, avait déjà annoncé, avec un sourire goguenard, que l’Iran était "au plus faible" : "Ils sont foutus et ils le savent. Ou du moins, ils le sauront bientôt. Nous les frappons alors qu’ils sont à terre. C'est exactement comme ça que ça doit se passer".
Un mélange d’enthousiasme pour la guerre et de déshumanisation de l'ennemi qui fait écho à la publication sur les réseaux sociaux, notamment par la Maison Blanche, de montages vidéo mêlant des extraits de blockbusters hollywoodiens ou de jeux vidéo à des images véritables de frappes sur l'Iran. Ce type de bravades n’a toutefois rien de nouveau dans l’histoire des guerres menées par les États-Unis. Après l’invasion américaine de l’Irak en mars 2003, George W. Bush avait déclaré au bout d’un mois "Mission accomplie", avant de multiplier les déclarations va-t-en-guerre controversées. "Certains pensent que les conditions sont réunies pour qu'ils puissent nous attaquer là-bas. Ma réponse est : qu'ils viennent", avait-t-il déclaré alors que près de 200 soldats américains étaient tombés en Irak.
L’administration Trump semble toutefois se distinguer par son nationalisme guerrier et son appétit affiché pour la violence destructrice. Pour Pete Hegseth, "seuls les États-Unis" pouvaient diriger cette opération. Une offensive lancée avec Israël qui, selon lui, ne peut déboucher que sur "la destruction pure et simple de nos adversaires islamistes radicaux". "Nous volerons toute la journée, toute la nuit, jour et nuit, pour trouver, détruire et anéantir les missiles et les bases industrielles de défense de l'armée iranienne. Nous trouverons et détruirons leurs dirigeants et leurs chefs militaires", a-t-il ajouté, le 4 mars.
"Banalisation grossière" de la guerre
Pour Rachel VanLandingham, lieutenant-colonel à la retraite de l'armée de l'air américaine, "ce type de langage dangereux est inhabituel" pour des responsables américains à l'ère moderne et démontre "une attitude extrêmement cavalière devant la mort et la destruction qu'implique la guerre", a-t-elle déclaré à l'AFP. Une "banalisation grossière", qui donne, selon elle, "un avantage psychologique énorme à l'ennemi", qui peut ainsi dépeindre les États-Unis comme "assoiffés de sang et déterminés à détruire l'Iran". "Ignorer le coût réel de la guerre, y compris son impact sur les civils comme sur les soldats des deux côtés servant leur pays, peut aboutir à une défaite stratégique malgré des victoires tactiques", prévient la professeure.
Eric Schmitt, journaliste au New York Times qui suit les questions de sécurité américaine depuis trente ans, ne se souvient pas d’avoir entendu un secrétaire d’État à la défense "se délecter à ce point pour la violence de guerre". Invité à s'exprimer sur le podcast du quotidien américain, il estime que ce culte de la guerre a été rendu possible dès lors que Donald Trump a engrangé les succès militaires, tout d’abord la destruction de trois installations nucléaires en Iran, lors de la Guerre des douze jours en juin 2025, puis la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro, lors de l’opération militaire américaine à Caracas, en janvier. "Ces conflits et d'autres conflits militaires de moindre envergure dans lesquels il s'est engagé à travers le monde ont vraiment enhardi le président, qui pense pouvoir se lancer dans pratiquement n'importe quelle guerre", décrypte Eric Schmitt.
Selon le journaliste, cette série de succès a permis à l’armée américaine de redorer son image, du moins aux yeux des militaires qui soutiennent largement Donald Trump. Depuis son retour à la Maison Blanche, le président républicain s’est employé à remettre l’armée au centre de la vie politique américaine. Alors que l’affichage de la puissance américaine n’était absolument pas dans la tradition du pays, il a instauré une grande parade militaire à Washington, le 14 juin 2025, jour de ses 79 ans, et des 250 ans des forces armées. Deux mois plus tard, le ministère de la Défense était renommé "le ministère de la Guerre", comme au temps de la Seconde Guerre mondiale. Non content de lancer des opérations militaires dans sept pays étrangers en 2025, Donald Trump promulguait, en décembre, un budget record de 901 milliards de dollars pour les dépenses militaires en 2026.
Militarisation des esprits
Une valorisation de l’armée qui s’accompagne d’un changement de paradigme sur le plan de la doctrine militaire. Pete Hegseth revendique une approche de la défense viriliste et sans pitié : "Une létalité maximale, pas une légalité tiède. Un effet violent, pas politiquement correct. Nous allons former des guerriers, pas des défenseurs", expliquait-il en septembre 2025. Dans son analyse pour le New York Times, le journaliste Eric Schmitt estime qu'"il est certain qu'au niveau supérieur, du moins au niveau civil du Pentagone, tout le monde est engagé dans ce combat. C'est l'atmosphère qui semble régner au Pentagone et, dans une certaine mesure, à la Maison Blanche".
Face à cette militarisation des esprits, le gouvernement de Donald Trump s'est néanmoins attiré des critiques au sein de la société civile américaine. "Une vraie guerre, avec de vrais morts et de vraies souffrances, traitée comme si c'était un jeu vidéo, c'est ignoble", a condamné sur ABC le cardinal Blase Cupich, archevêque de Chicago, en réaction à la vidéo publiée sur les réseaux sociaux par le compte officiel de la Maison Blanche.
Certains responsables de l'opposition démocrate ont aussi dénoncé l'attitude démontrée par le gouvernement. Pour Hakeem Jeffries, chef des démocrates à la Chambre des représentants, aller en guerre contre l'Iran représentait une décision "grave". "Et Donald Trump ne l'a pas prise sérieusement", a-t-il déclaré à la chaîne CNN, le 8 mars.
Les déclarations des responsables gouvernementaux marquent un fossé sémantique avec celle des chefs militaires américains qui se sont exprimés pour le moment sur la guerre. Si le chef d'état-major Dan Caine loue les capacités américaines, il a également dit mardi "respecter" les combattants iraniens. "Après dix jours, la réalité commence peut-être à s'imposer : cela ne va pas être aussi facile que prévu et cela pourrait laisser un héritage militaire très différent de celui que le président avait envisagé lorsqu'il a ordonné cette offensive", conclut Eric Schmitt.
