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Du tribunal international des crimes contre les femmes à #Metoo : 50 ans de luttes oubliées
En mars 1976, 2 000 femmes de plus de 40 pays se rassemblaient à Bruxelles pour participer au Tribunal international des crimes contre les femmes pour témoigner des injustices qu'elles subissaient. Cinquante ans plus tard, du recul des droits des femmes aux États-Unis aux viols dans les prisons iraniennes, "impossible de discerner si on lit un témoignage des années 70 ou d’aujourd’hui".
Des participantes du Tribunal international des crimes contre les femmes, en mars 1976, à Bruxelles, en Belgique. © Editions Hors d'Atteinte

"Il semble que le sort de la femme soit de subir et de se taire, écrivait en 1976 l'autrice Simone de Beauvoir. C’est ce sort que refusent avec éclat les femmes qui vont se rassembler à Bruxelles. Pour mener cette lutte, elles se sont regroupées dans de nombreux pays, depuis longtemps déjà. Mais séparés par les distances, par les difficultés de communications, ces groupes s’ignorent plus ou moins. Pour la première fois, ils vont fusionner et des femmes venues du monde entier prendront conscience du fond commun d’oppression qui sous-tend la diversité de leurs problèmes".

Le 1er mars 1976, Simone de Beauvoir, femme de lettres et figure du féminisme en France, prend sa plume dans une tribune du Nouvel Observateur pour saluer l’ouverture d’un Tribunal international des crimes contre les femmes à Bruxelles, en Belgique. L’autrice du "Deuxième sexe" ne peut pas y assister, mais elle apporte son soutien à cet événement sans précédent qu’elle qualifie déjà "d’historique" et qui marque le début "de la décolonisation radicale des femmes".

"Un début de mise en commun des combats féministes"

Trois jours plus tard, ce sont près de 2000 femmes venues de 40 pays qui se pressent au Palais des Congrès de la capitale belge. "C’étaient des femmes ordinaires, mais pas dans un sens péjoratif. Ce sont des femmes lambdas qui se sont emparées de ces sujets", décrit l’historienne Milène Le Goff. "Il y avait des très jeunes qui avaient entendu parler du tribunal dans des revues féministes et d’autres plus âgées qui avaient déjà des activités militantes, syndicales ou politiques", ajoute-t-elle.

Du tribunal international des crimes contre les femmes à #Metoo : 50 ans de luttes oubliées
La salle du Palais des Congrès de Bruxelles, lors du Tribunal international des crimes contre les femmes, en mars 1976. © Carhif

Dans son dernier ouvrage "Le Tribunal international des crimes contre les femmes, un événement fondateur du féminisme" (éditions Hors d’atteinte), cette doctorante auprès de l'université de Lille et de l'Université Libre de Bruxelles a décidé de redonner la parole aux participantes de ce rassemblement précurseur. Tout débute en 1974, lors de l’annonce par l’Organisation des Nations unies d’une année internationale de la femme. "Les militantes féministes vont se regrouper et réfléchir à des actions ou plutôt des contractions contre cette initiative qu’elles estiment être une récupération politique des luttes féministes et une institutionnalisation de leurs combats sans qu’elles y soient mêlées", explique Milène Le Goff. "Il y a une volonté d’indépendance vis-à-vis des institutions et un début de mise en commun des combats féministes à l’international".

Redonner une voix aux victimes

Pendant deux ans, un comité d’une dizaine de femmes de huit nationalités différentes organise cette manifestation indépendante qui a lieu du 4 au 8 mars 1976. Elles ont classé les violences contre les femmes en quatre grandes catégories : crimes sexuels, crimes médicaux/reproductifs, crimes domestiques/légaux et crimes politiques/économiques. L’objectif est "de remettre la parole des victimes au centre de l’arène politique et de leur redonner une voix", résume l’historienne. "Mais aussi de faire reconnaître des crimes qui ne sont pas encore reconnus comme tels par les États. Il s’agit enfin de montrer que les violences faites aux femmes est un problème qui n’est pas culturel, national, religieux ou individuel, mais bien mondial", insiste Milène Le Goff.

Pendant cinq jours, ces femmes se relaient à la tribune pour livrer interventions ou témoignages. Dans son livre, Milène Le Goff a retranscrit le discours prononcé notamment par Anne Tonglet et Aracelli Castellano, deux touristes belges violées dans une calanque près de Marseille deux ans plus tôt, une affaire particulièrement médiatisée. "Nous ne luttons pas seulement pour la justice, nous luttons pour notre existence ! Nous lançons un appel urgent à la solidarité de chacune d’entre vous dans vos différents pays, une solidarité qui dépassera toutes les différences politiques, sociales et philosophiques entre nous", lancent-elles à Bruxelles alors que le procès de leurs trois agresseurs n’a pas encore eu lieu.

Du tribunal international des crimes contre les femmes à #Metoo : 50 ans de luttes oubliées
Anne Tonglet (à gauche) et Araceli Castellano témoignent à Bruxelles lors du Tribunal. © Nancy Budd

"À cette époque, la question du viol est un enjeu féministe très important. On est également dans une période de combat sur l’avortement et sur l’accès à la contraception", souligne ainsi l’historienne. "Mais dans le livre, je voulais aussi insister sur d’autres types de violences dénoncées déjà il y a 50 ans : les stérilisations forcées, mais aussi les mutilations génitales féminines. On pense que ce sont des problématiques récentes, alors que non".

Dans un chapitre poignant, Milène le Goff rapporte ainsi un témoignage d’une femme inconnue originaire de Guinée sur l’excision :" Le sang giclait, mon amie criait et les prières psalmodiées ne réussissaient pas à couvrir ses plaintes. Quand le clitoris fut extirpé, les femmes hurlèrent leur joie et forcèrent ma sœur à se lever, malgré l’abondante hémorragie, pour la promener à travers la ville". "Ce qui est assez incroyable avec le Tribunal international des crimes contre les femmes, c’est qu’il est quasiment impossible de discerner si on lit un témoignage des années 70 ou un témoignage d’aujourd’hui", estime ainsi la chercheuse.

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Un groupe de travail lors du Tribunal. © Photographe inconnue

Des crimes toujours d’actualité

L’historienne a même retrouvé des interventions qui font écho à l’actualité. En 1976 déjà, les participantes avaient adopté une résolution de solidarité entre "les femmes arabes et juives". "Ce Tribunal est le premier forum international au cours duquel les femmes israéliennes et arabes ont condamné publiquement leurs sociétés respectives pour l’oppression des femmes qu’on y pratique, plutôt que de se condamner mutuellement", avaient-elles déclaré.

Deux témoignages relatifs au statut des femmes dans l’Iran des années 1970 sous le régime du shah avaient aussi été présentés. L’une d’entre elles racontaient notamment les séances de tortures et de viols subit dans la prison d’Evin à Téhéran, toujours tristement célèbre. "Il y a encore des femmes qui y sont emprisonnées et qui y souffrent. Des viols y sont toujours commis. Ce sont des choses qui ont malheureusement encore cours", précise Milène Le Goff.

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Un tract sur les femmes torturées en Iran distribué lors du Tribunal. © Carhif

Cinquante ans après ce tribunal, le constat est amer. "Effectivement, les espoirs d’évolution positive qu’avaient certaines de ces femmes n’a pas eu lieu. Il n’y a pas eu d’avancées notoires pour qu’on puisse se dire qu’on vit dans une autre époque", constate l’historienne. "Il est même terrifiant de se dire que malgré les luttes, il est possible de perdre ces droits en une fraction de secondes", ajoute-t-elle en faisant référence au récent retour en arrière sur le droit à l’avortement aux États-Unis ou au statut des femmes en Afghanistan.

Bien avant #MeToo

Comme le résume Milène Le Goff, "le monde d’aujourd’hui n’est pas beaucoup plus accueillant pour les femmes que celui d’hier". Celles qui ont tenté il y a 50 ans de faire entendre leur voix sont en plus tombées dans l’oubli. Qui se souvient encore de cet événement ? Pour la doctorante cela s’explique en partie par le choix fait par les participantes "d’une non-mixité" pour protéger les intervenantes : "Mais cela n’a pas aidé à ce qu’on s’en souvienne et cela a réduit sa couverture médiatique. Certains journaux ont titré que c’était un tribunal anti-hommes avec des hystériques". L’indépendance de cette manifestation par rapport aux grandes institutions, sans véritable supervisions, a aussi provoqué son effacement dans l’Histoire.

Même si ces femmes n’ont pas changé le monde, elles l’ont toutefois fait avancer. Ce tribunal "a été un moment charnière dans leur trajectoire personnelle et professionnelle", estime l’historienne. Pour Milène Le Goff, il est important de prendre aujourd’hui le relais de cet héritage : "Il faut rappeler que ces luttes ont existé bien avant #MeToo et qu’il est vital de les perpétuer. Les femmes ont toujours parlé, mais c’est notre société qui ne veut pas les entendre".

Du tribunal international des crimes contre les femmes à #Metoo : 50 ans de luttes oubliées
Un groupe de femmes est monté à la tribune et chante lors du happening lesbien. © Photographe inconnue