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Sauver les forêts primaires : du Brésil à l'Indonésie, un combat aux avancées inégales
Selon l'Observatoire mondial des forêts, 4,3 millions d'hectares ont disparu en un an dans les forêts tropicales primaires, des écosystèmes cruciaux pour le climat et la biodiversité. Un net ralentissement par rapport à 2024 lié à la mobilisation de plusieurs pays mais encore très loin de l'objectif de mettre fin à la déforestation d'ici 2030.
Vue aérienne du village de Metuktire, dans la forêt amazonienne de l'État du Mato Grosso, au Brésil, prise le 22 mars 2025. © Pablo Porciuncula, AFP

Après une année 2024 qui avait marqué un sombre record, 2025 redonne (un peu) espoir. Ces douze derniers mois, les forêts primaires tropicales de la planète ont continué de disparaître à une vitesse vertigineuse, en perdant l'équivalent de onze terrains de football par minute. Mais ce rythme a nettement ralenti par rapport à l'année dernière.

Au total, les régions tropicales ont perdu 4,3 millions d'hectares de forêt primaire, une superficie équivalente à celle du Danemark, selon les données collectées par satellite et analysées par l'Observatoire mondial des forêts. Un chiffre en baisse de 36 % par rapport à 2024, année record marquée par des incendies hors norme.

Derrière cette bonne nouvelle ? Des politiques plus strictes mises en place par plusieurs pays forestiers pour enrayer la coupe des arbres dans ces espaces au rôle irremplaçable. Car les forêts primaires abritent une vaste biodiversité, régulent les cycles de l’eau et du climat en stockant du carbone et fournissent des ressources à des millions de personnes.

Mais, malgré cette accalmie, le compte est encore loin d'y être. Les pertes de forêts primaires restent 46 % plus élevées qu'il y a dix ans. Surtout, les niveaux actuels sont toujours 70 % trop élevés pour respecter l'objectif pris par 140 États lors de la COP26 en 2021 de stopper la déforestation d'ici à 2030.

Car si certains États font des efforts notables et salutaires, ailleurs, la demande croissante en matières premières et les besoins des populations accentuent la pression. Et partout, les incendies menacent de s'amplifier, exacerbés par la crise climatique.

Entre régulations drastiques, pressions du monde agricole, ou besoins des populations, France 24 passe en revue sur les politiques mises en place dans cinq pays abritant les principaux massifs de forêts primaires au monde.

Sauver les forêts primaires : du Brésil à l'Indonésie, un combat aux avancées inégales
Les 10 pays les plus affectés par la perte des forêts primaires en 2025. © Studio graphique FMM

Le Brésil, le bon élève

C'est le pays qui peut se vanter d'être le bon élève dans la lutte contre la déforestation. Et c'est tant mieux, puisque le Brésil abrite la plus grande forêt tropicale primaire au monde.

Dès son retour au pouvoir en 2023, le président Lula avait brandi le sujet comme l'un des grands combats de son mandat. Il avait immédiatement nommé au ministère de l'Environnement Marina Silva, qui était déjà parvenue à faire baisser la déforestation pendant ses deux premiers mandats (2003-2010), et avait réactivé le Fonds Amazonie, un mécanisme de financement international.

En parallèle, il a nettement renforcé les régulations et les contrôles contre le déboisement illégal. "L’agence environnementale fédérale du Brésil, l’Ibama, a augmenté les amendes pour violations de l'environnement de 63 % de 2023 à 2025 par rapport à 2020-2022", note ainsi l'Observatoire mondial des forêts.

Les résultats sont là. Alors qu'elle avait atteint plus de 10 000 km² en 2022, dernière année de la présidence Bolsonaro, la déforestation a diminué de moitié dès 2023. Et en 2025, la déforestation primaire non liée aux incendies a encore baissé de 41 % par rapport à 2024, atteignant son niveau le plus bas jamais enregistré.

"Le Brésil offre un très bon exemple pour montrer que quand un chef d'État se mobilise, les résultats sont là", salue Erin Matson, spécialiste des forêts et consultante au sein de la société Climate Focus. "Et surtout, il prouve qu'en renforçant simplement les contrôles, on parvient à faire baisser rapidement et drastiquement la déforestation."

Reste que Lula doit composer avec la pression constante du monde agricole - l’expansion du soja et de l’élevage demeure le principal moteur de destruction des forêts. Or, "certains États de l’Amazonie ont adopté une législation visant à affaiblir les protections environnementales au niveau de l’État", déplore l'observatoire mondial. De quoi craindre que les progrès ne soient que de courte durée.

La Colombie dans le sillon brésilien

La Colombie aussi peut se vanter de bons résultats avec une perte de forêt primaire qui a diminué de 17 % entre 2024 et 2025.

"Le gouvernement de Gustavo Petro a adopté plusieurs mesures très bénéfiques pour les forêts en 2025 et cela place le pays sur une très bonne trajectoire pour les années à venir", salue Erin Matson.

En premier lieu, le pays a adopté plusieurs mesures en faveur de la reconnaissance des droits autochtones. Parmi elles, il a voté en mai 2025, "la loi sur la reconnaissance des entités territoriales autochtones" qui offre aux peuples locaux la gouvernance sur leur territoire et donc davantage d'autorité pour défendre leurs forêts. "Un grand pas en avant à la fois pour les droits humains et pour l'environnement", insiste la spécialiste.

En parallèle, Bogota a mis en place une nouvelle loi visant à améliorer la traçabilité dans le secteur du bétail. L'objectif affiché : garantir que le bœuf vendu sur les marchés colombiens n’est pas lié à la déforestation.

Mais dans ce pays aussi, plusieurs menaces persistent. "Les routes se sont étendues dans les forêts amazoniennes, y compris dans les zones protégées et les territoires autochtones", note l'Observatoire des forêts. Des routes illégales, souvent liées à des groupes armés et à la production illicite de cultures.

Surtout, "les mesures se détricotent plus vite qu'elles ne se mettent en place", pointe Erin Matson, alors que le mandat de Gustavo Petro, premier président de gauche de l'histoire du pays et ouvertement écolo, s'achève fin juin.

En Indonésie, une "pente glissante"

Le bilan est plus mitigé en Indonésie, note Erin Matson. "Certes, ce pays du Sud-Est parvient depuis une dizaine d'années à garder un niveau de déforestation relativement bas, mais il a tendance à repartir à la hausse plutôt qu'à continuer son ralentissement", regrette-t-elle. La perte de forêt primaire a ainsi augmenté de 14 % entre 2024 et 2025.

En cause, explique la spécialiste, un programme de sécurité alimentaire, the Food estate program, qui entraîne une expansion agricole massive et un défrichement des forêts. "Sans compter qu'à cela s'ajoute l'expansion minière, en particulier pour le nickel, qui entraîne aussi sa part de destruction forestière", alerte-t-elle.

"Certes, pendant dix ans, l'Indonésie faisait figure de bonne élève qui avait réussi à inverser la tendance et à diminuer drastiquement sa déforestation", poursuit la spécialiste. "Mais aujourd'hui, elle affiche clairement que ce n'est plus sa priorité au profit d'un développement agricole, minier et économique. Mais cela ne sera pas viable à long terme."

"L'Indonésie est le parfait exemple qu'à long terme, endiguer la déforestation ne pourra passer que par des changements profonds de notre modèle économique, puisque les pressions sur les forêts continuent d'augmenter au fur et à mesure que la demande mondiale en soja, en bois, en nickel et autres matières premières augmentent".

En Bolivie, le fléau des feux de forêt

En Bolivie aussi, la situation est préoccupante. Le pays a enregistré la deuxième plus forte perte de forêts primaires au monde. En cause, des feux de forêt hors norme alimentés par des épisodes de sécheresse à répétition.

"La Bolivie doit prendre des mesures sur la prévention pour éviter les incendies catastrophiques à l’avenir, d’autant plus que le changement climatique augmente la fréquence et l’intensité des conditions sèches et chaudes", alerte ainsi l'Observatoire mondial des forêts dans son rapport.

À cela s'ajoutent "la progression de l'élevage du bétail et des cultures telles que le soja, le maïs et le sorgho", poursuit l'organisme, déplorant qu'à ce jour le pays n'a annoncé aucune "mesure pour empêcher d’autres empiétements agricoles dans les forêts du pays."

Sauver les forêts primaires : du Brésil à l'Indonésie, un combat aux avancées inégales
Principales causes de déforestation dans le monde © Studio graphique FMM

La RD Congo, la déforestation pour nourrir les populations

Enfin, en République démocratique du Congo, le troisième pays le plus touché par la déforestation, les coupes d'arbres sont moins liées à une demande mondiale en matières premières qu'aux besoins locaux en nourriture et en énergie.

"Les enjeux sont totalement différents. La déforestation est ici principalement liée aux besoins de subsistance de populations précaires qui n'ont pas d'alternatives", note Erin Matson.

Dans ce pays qui abrite le "deuxième poumon de la planète", la majorité de la perte de massif forestier est en effet due à de la culture itinérante individuelle et à la récolte de bois pour le bois de chauffage et le charbon - les formes dominantes d'énergie dans le pays.

"Et ce phénomène est encore amplifié par les conflits en cours qui forcent des communautés à se déplacer, et donc à défricher pour créer de nouvelles zones d'habitations", note Erin Matson. "Cela constitue un véritable cercle vicieux : la population participe directement à détruire ses moyens de subsistance", termine-t-elle. "C'est le parfait exemple de l'importance de mécanisme d'aide internationale pour enrayer cette dynamique." Pour cela, l'année 2026 sera décisive. Elle permettra de mesurer l’impact de nouveaux outils, comme le fonds international lancé à la COP30, en novembre 2025, pour rémunérer les États pour la préservation de leurs forêts.