
Pour afficher ce contenu YouTube, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
Accepter Gérer mes choixUne extension de votre navigateur semble bloquer le chargement du lecteur vidéo. Pour pouvoir regarder ce contenu, vous devez la désactiver ou la désinstaller.
RéessayerQuatre jours après le début des attaques coordonnées menées par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim) en collaboration avec la rébellion touarègue du Front de libération de l’Azawad (FLA), le Mali est dans une situation sécuritaire critique : Kidal, ville stratégique du Nord, est tombée, le 26 avril, aux mains des assaillants, le ministre de la Défense Sadio Camara, architecte du rapprochement avec Moscou, a été tué dans un attentat suicide tandis que le partenariat entre la Russie et la junte au pouvoir vacille.
Dans les rangs de l'armée malienne, l'épisode du retrait négocié de Kidal des hommes de l'Africa Corps a laissé des traces. Dans une publication sur les réseaux sociaux, le ministère russe de la Défense a confirmé que ses paramilitaires envoyés en appui de la junte malienne avait dû se retirer de la ville, reconquise en novembre 2023 avec l'appui des hommes de la milice privée russe Wagner.
"Les Russes nous ont trahis à Kidal", a dénoncé sur RFI un officiel malien, affirmant que le gouverneur de la région avait prévenu les mercenaires russes "trois jours avant l'attaque, et ils n'ont rien fait". Une attitude qui interroge et pourrait accentuer la vulnérabilité des forces maliennes confrontées à des attaques d'une ampleur inédite.
"Il y avait déjà une croissance des mécontentements au sein des forces armées maliennes, surtout en raison de frustrations liées aux différences salariales - quelques centaines de dollars pour les soldats maliens contre plusieurs milliers de dollars pour les Russes - et du manque de résultats opérationnels et d’accompagnement d’Africa Corps sur le terrain. Plusieurs remontées d’information rapportent aussi un mépris des Russes face aux soldats maliens, voire du racisme", rappelle Djenabou Cissé, spécialiste des questions de défense au Sahel à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Selon elle, la prise de Kidal constitue "un camouflet pour la Russie".
Pour autant, malgré l'épisode de Kidal, la confiance ne semble pas totalement rompue entre la junte malienne et le pouvoir russe. Sortant de son silence, le chef de la transition Asssimi Goïta a appelé, mardi 28 avril, à un "sursaut national". Il avait reçu un peu plus tôt l'ambassadeur de Russie dans le pays.
Les deux parties ont évoqué la situation actuelle, qualifiée de "difficile" par le ministère russe de la Défense. L'ambassadeur, Igor Gromyko, a "réaffirmé l'engagement de son pays aux côtés du Mali dans la lutte contre le terrorisme", assurant que la Russie serait "toujours l'amie du Mali".

L'image d'un partenaire "fiable"
Selon Wassim Nasr, expert des mouvements jihadistes à France 24, la Russie reste engagée dans le pays, estimant que le retrait des positions du Nord s'est fait pour "des raisons purement militaires".
"Face à des attaques sur tout le territoire, il était impossible d'avoir les appuis nécessaires. Par ailleurs, il est faux de dire que la prise de Kidal s'est faite sans un coup de feu. Les Russes se sont battus mais ils en sont arrivés au constat qu'ils ne pouvaient pas tenir", décrypte le journaliste, rappelant que l'Africa Corps a rempli "sa part du contrat" en défendant l'aéroport de Bamako au prix de violents combats.
Les attaques coordonnées des rebelles ont ciblé samedi la capitale Bamako, ainsi que la ville-garnison de Kati ou encore Gao, ancienne base de l’ONU. Au total, au moins six villes du pays ont été prises pour cible en même temps.
Sur les réseaux sociaux, la Russie s'est empressée de dissiper les doutes après sa débâcle de Kidal en publiant des vidéos spectaculaires de ses hommes au combat. Le Kremlin a également réactivé les vieilles ficelles de sa propagande anti-française, l'ancienne puissance coloniale, accusant Paris de vouloir faire tomber la junte en armant les rebelles.
"Les campagnes médiatiques sont un moyen pour Moscou de limiter les effets réputationnels. La reprise de Kidal en novembre 2023 constituait à ce jour le seul véritable succès opérationnel des supplétifs russes. Sa perte vient ébranler l’image de la Russie en tant que partenaire de sécurité fiable alors même que toute leur 'marque' repose sur cette promesse de sécurisation", affirme Djenabou Cissé.
Selon les experts interrogés par France 24, l'échec cuisant d'Africa Corps fragilise le partenariat opaque qui lie la junte malienne à la Russie depuis fin 2021. Arrivées un an plus tôt au pouvoir à la faveur d'un putsch, les nouvelles autorités ont fait de la lutte contre le terrorisme leur promesse phare. Après avoir chassé l'armée française, la junte malienne a noué une alliance avec le groupe Wagner. Société militaire privée fondée en 2014, elle se distingue surtout pendant ses années de présence au Mali par son extrême violence et ses exactions commises contre des populations civiles.
Après la mort suspecte de son fondateur, l'homme d'affaires Evguéni Prigojine, en août 2023, le Kremlin entreprend une vaste reprise en main de l'ensemble des sociétés paramilitaires russes. Wagner devient Africa Corps, une structure officiellement rattachée au ministère russe de la Défense et déployée deux ans plus tard au Mali. Un changement de nom qui s'accompagne d'un changement de stratégie, dictée en partie par la débâcle enregistrée à Tinzouazène, dans le nord du Mali, en juillet 2024. Moins portée sur les opérations coup de poing, la nouvelle entité, qui s'appuie sur un contingent de 2 500 hommes, mise sur la formation des forces armées maliennes (FAMa) mais sans parvenir à enrayer la spirale de violence jihadiste.
Vers un retrait russe du Nord ?
Depuis l'été 2025, les coups de semonce contre une junte aux abois se sont multipliés. Après avoir infligé de lourdes défaites aux forces armées maliennes et leurs alliés russes, les jihadistes ont démontré leur pouvoir de nuisance en octobre 2025 en instaurant un blocus partiel autour de la capitale Bamako.
"Le problème majeur des Russes, c'est le manque de renseignements. Ils n'ont pas du tout les mêmes moyens que ceux de l'armée française ou de l'armée américaine. L'autre problème, c'est le manque de vecteurs aériens nécessaires pour contrôler l’immense champs de bataille. La départ des forces occidentales a crée une quasi "no fly zone" au-dessus du Niger, du Mali et du Burkina Faso, offrant une liberté d'action énorme aux groupes jihadistes, étant donné que les drones acquis par les trois pays aux entreprises turques ne sont pas suffisants pour changer la donne", analyse Wassim Nasr.
"Par ailleurs, même si Africa Corps est mieux équipé que Wagner, cela reste insuffisant face à l'hostilité de cette région. Enfin, il ne faut pas oublier que les Russes sont une force d'appui. Seuls, ils ne peuvent pas défendre un territoire aussi immense, mais ils sont en capacité de défendre la junte au pouvoir, leur mission première", ajoutet-il.
Depuis la chute de Kidal, beaucoup s'interrogent désormais sur un possible retrait tactique des forces russes de l'ensemble des villes du Nord. Signe de la fébrilité qui prévaut dans le pays, l'armée malienne a abandonné certaines de ses positions dans la région de Gao, ont indiqué mardi à l'AFP des sources locales. Gao est la deuxième région militaire du Mali après la ville-garnison de Kati, fief de la junte situé près de Bamako et qui a été le théâtre de violents combats entre l'armée et les groupes armés.
Selon un porte-parole des rebelles, la coalition compte désormais "libérer" Gao, Tombouctou et Menaka et exige le départ des Russes du Mali. "Notre objectif est que la Russie se retire définitivement de l'Azawad (nord du Mali, NDLR) et au-delà, de tout le Mali", a déclaré à l'AFP Mohamed Elmaouloud Ramadane, de passage à Paris, en assurant que "toutes les confrontations que nous avons eues avec les Russes, nous les avons gagnées".
"Des rumeurs disent que les Russes vont évacuer du Nord, notamment de Tombouctou. Mais encore une fois, s'ils le font, ce sera pour des raisons militaires, et non politiques. Même en cas de retrait, la junte malienne aura encore plus besoin d'eux qu'auparavant", estime Wassim Nasr.
"Il est possible que les Russes évitent de s'engager dans des opérations trop coûteuses tout en assurant une présence dans le pays en cas de changement de régime. Une posture pragmatique qui correspond assez bien à l'ADN russe en Afrique reposant sur un calcul risque-bénéfice", détaille Djenabou Cissé.
"Cependant, le scénario d'un retrait total n'est pas tout à fait à exclure, étant donné les priorités russes au-delà du continent africain, en particulier en Ukraine. Ceci étant dit, Moscou a énormément misé sur l'AES [Alliance des États du Sahel] et donc se retirer totalement serait pour la Russie un vrai aveu de défaite".
