logo

Guerre au Moyen-Orient : en frappant Chypre, "l'Iran veut impliquer l'Europe"
Plusieurs drones ont visé lundi la base militaire britannique d'Akrotiri, dans le sud de Chypre. Ces attaques, imputées au Hezbollah libanais allié de l'Iran, sont les premières contre un pays de l'UE depuis le début de la guerre au Moyen-Orient. Une stratégie pour inciter les États européens à s'impliquer dans le conflit, selon les spécialistes. 
L'entrée de la base aérienne britannique d'Akrotiri, à Chypre, touchée le 2 mars 2026 par un drone de type Shahed, de fabrication iranienne. © Yiannis Kourtoglou, Reuters

Depuis samedi et les premières frappes conjointes d'Israël et des États-Unis en Iran, Téhéran réplique fort. Les attaques aériennes se multiplient en Israël, mais aussi au Koweït, aux Émirats arabes unis, en Arabie saoudite, au Qatar. Et, pour la première fois, elles ont visé un pays de l'Union européenne : Chypre.

Dans la nuit du dimanche 1er au lundi 2 mars, un drone de type Shahed, de fabrication iranienne, s'est écrasé sur la base aérienne britannique d'Akrotiri, dans le sud-ouest de l'île. Plus tard dans la journée, deux autres ont cette fois été interceptés, juste avant de toucher le complexe militaire en pleine évacuation.

Immédiatement, les autorités chypriotes ont mis la région en état d'alerte. L'aéroport de Paphos, situé à quelques kilomètres de la base, a été évacué et une soixantaine de vols annulés. Les écoles des environs ont été fermées par mesure de sécurité et les habitants invités à se réfugier dans des locaux de l'armée.

Si l'alerte a finalement été levée en début d'après-midi et si la frappe n'a engendré que de légers dégâts matériels, l'incident a tout de même "provoqué un léger vent de panique sur l'île", relate Zenonas Tziarras, docteur en sciences politiques et relations internationales à l'université de Chypre, contacté par France 24.

"Je tiens à être clair : notre pays ne participe en aucune manière et n'a pas l'intention de prendre part à une opération militaire", a ainsi insisté dès lundi matin le président chypriote, Nikos Christodoulides.

"Je suis conscient que les récents événements impliquant des drones (…) ont suscité des inquiétudes au sein de vos communautés. Je tiens à vous assurer que nous estimons actuellement que la menace pesant sur l'est de Chypre  [où se situe la seconde base militaire, NDLR] est faible", a de son côté assuré le commandant militaire des bases britanniques, Neil Cripps.

Une base militaire britannique majeure

"Ce n'est pas tant le territoire chypriote qui était visé, mais bien la base militaire britannique d'Akrotiri", insiste Zenonas Tziarras.

L'île de Chypre abrite en effet, depuis l'indépendance du pays et les Accords de Londres de 1960, deux bases militaires britanniques, considérées comme des enclaves étrangères avec des frontières internationales.

Le complexe d'Akrotiri, ou Western Sovereign Base Area (WSBA), est la plus importante base militaire britannique dans la région et la plus importante base aérienne de la Royal Air Force dans le monde en dehors du Royaume-Uni. Les unités permanentes qui y sont postées "sont composées de bataillons d'infanterie, d'aviateurs de la Royal Air Force, d'unités de communication et d'écoute, et de polices militaires", d'après la fiche consultable sur le site du Centre national d'études spatiales (CNES).

Plus à l'est, la base de Dhekelia, ou Eastern Sovereign Base Area (ESBA), est quant à elle située au contact de la zone tampon qui sépare la partie de l'île administrée par la République turque de Chypre du Nord, non reconnue par l'ONU, et la République de Chypre.

Au total, près de 3 500 soldats britanniques seraient ainsi stationnés sur l'île, offrant à Londres une présence militaire majeure en Méditerranée et la possibilité de déployer rapidement des forces au Proche et au Moyen-Orient. Le Royaume-Uni y avait d'ailleurs récemment déployé de nouveaux systèmes de défense antiaérienne et antidrones, et des avions militaires, justement en prévision d'une attaque américaine en Iran.

Guerre au Moyen-Orient : en frappant Chypre, "l'Iran veut impliquer l'Europe"
© Studio graphique France Médias Monde

Un accord entre le Royaume-Uni et les États-Unis

En s'attaquant à cette base, un premier objectif est certainement "de lui infliger des dommages pour limiter son utilité, notamment pour des opérations américaines", analyse Zenonas Tziarras.

D'autant plus, rappelle le spécialiste des relations internationales, que cette attaque est intervenue quelques heures seulement après que le Royaume-Uni a autorisé les États-Unis à utiliser ses bases militaires.

"Nous avons pris la décision d'accepter cette demande [américaine] afin d'empêcher l'Iran de tirer des missiles dans toute la région, de tuer des civils innocents, de mettre en danger des vies et de frapper des pays qui n'ont pas été impliqués", a expliqué dimanche soir le Premier ministre britannique, Keir Starmer. "La base de notre décision est la légitime défense de partenaires et d'alliés de longue date", a-t-il insisté en affirmant qu'elle était "conforme au droit international".

Ainsi, si la ministre britannique des Affaires étrangères a précisé et insisté sur le fait que ces bases ne seraient utilisées qu'à des fins défensives, cette concomitance des événements ne peut donc être un hasard, selon Zenonas Tziarras.

"Cette attaque s'inscrit clairement dans le cadre de la stratégie iranienne, qui vise à attaquer les bases et les installations américaines ou pro-américaines dans l'ensemble de la région", résume-t-il. Cette frappe pourrait ainsi se comparer à celle qui a touché une base française sur le port d'Abu Dhabi dimanche, sans faire de victimes.

Alors que selon une source gouvernementale chypriote, ces drones auraient plutôt été tirés depuis le Liban par le Hezbollah, allié de l'Iran, "Chypre représente en plus une cible facile pour mener à bien cette stratégie", les deux pays étant distants d'à peine 230 km, poursuit le spécialiste.

Obliger l'UE à s'impliquer

Mais au-delà de la volonté de limiter les capacités d'action des États-Unis, frapper directement Chypre – et donc l'Union européenne (UE) – est aussi une façon de forcer les pays européens à s'impliquer dans le conflit, continue Zenonas Tziarras.

"Il y a tout un symbole, puisque Chypre occupe actuellement la présidence tournante des Vingt-Sept", rappelle-t-il. "L'Iran espère qu'en renforçant la pression sur les acteurs occidentaux, ceux-ci se mobiliseront sur le plan diplomatique pour parvenir à une désescalade du conflit en faisant pression sur les États-Unis."

Pour le moment, cette stratégie amène surtout les principaux pays européens à durcir le ton. Alors qu'ils avaient tenté de garder leur distance dans les premières heures du conflit, les récentes attaques contre leurs intérêts, à l'instar de la France aux Émirats arabes unis et donc du Royaume-Uni à Chypre, les ont amenées à adopter un ton plus combatif.

Keir Starmer a emboîté le pas mardi annonçant l'envoi d'un navire de guerre et de moyens antidrones à Chypre. "Nous poursuivons nos opérations défensives et je viens de m'entretenir avec le président de Chypre pour l'informer que nous envoyons des hélicoptères dotés de capacités de lutte antidrones et que le HMS Dragon (un navire lance-missiles, NDLR) sera déployé dans la région", a ainsi déclaré le Premier ministre britannique sur X.

Face aux frappes sur la base d'Akrotiri, la Grèce a immédiatement annoncé l'envoi de deux frégates et d'avions F-16 pour renforcer la sécurité de l'île. De leur côté, alors que les autorités chypriotes ont décidé d'annuler une réunion des ministres des Affaires européennes des Vingt-Sept, prévue lundi et mardi, Bruxelles a émis l'hypothèse d'engager des discussions sur la clause d'assistance mutuelle, prévue par l'article 42.7 des traités européens, en cas d'attaque contre un État européen.

"Cette question, qui est une question légitime, sera certainement débattue dans les prochains jours", a estimé la porte-parole de la Commission européenne, Paula Pinho. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a assuré Chypre du soutien "collectif, ferme et sans équivoque" de l'UE à ses membres.

Vers une escalade européenne ?

Faut-il pour autant craindre que l'Iran aille plus loin en frappant d'autres pays européens ? Cela est peu probable, selon les analystes.

Selon le Council of Foreign Relations (CFR), l'armée iranienne possédait avant ce week-end quelque 2 000 missiles, à courte et moyenne portée. Certains missiles balistiques (à la trajectoire balistique) et de croisière (dont la trajectoire se déroule surtout dans l'atmosphère) iraniens ayant une portée allant de 1 700 à 2 000 km, ils pourraient, de façon théorique atteindre le sud de la Grèce, l'est de la Roumanie, ou le sud de la Moldavie – soit une partie de l'Europe du Sud. Rien, pour le moment, ne laisse cependant supposer que la République islamique a dans son arsenal de quoi frapper plus loin.

Pour le moment, rappellent par ailleurs les spécialistes, seuls des drones, faciles à intercepter, ont été utilisés contre les intérêts européens. De quoi renforcer l'idée que l'objectif est avant tout d'isoler les États-Unis et Israël en menaçant tous les pays qui seraient tentés de les soutenir, plus que de faire de gros dégâts en territoire européen.