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Royaume-Uni : sous pression, Keir Starmer s’accroche face aux frondeurs du Labour
Depuis le Brexit en 2016, aucun Premier ministre britannique n'a tenu plus de trois ans. Le travailliste Keir Starmer, qui fêtera les deux ans de son mandat en juillet, est peut-être en train de confirmer la règle. Il plaide la stabilité et refuse de partir, mais après plusieurs scandales et un camouflet aux élections locales, le coup fatal pourrait venir de son propre camp. 
Le Premier ministre britannique, Keir Starmer (au centre) traverse la Chambre des communes pour assister à l’ouverture solennelle du Parlement au palais de Westminster, à Londres, le 13 mai 2026. © Toby Melville, AP

Arrivé en carrosse doré au Parlement accompagné de sa compagne, la reine consort Camilla, couronne de saint Édouard sur la tête, le roi Charles III s'est prêté, mercredi 13 mai, au solennel discours du trône. Le faste du rituel constitutionnel de l'ouverture du Parlement contrastait toutefois avec une autre ambiance, que l'on pourrait qualifier de "fin de règne". Pendant que le souverain égrenait les priorités législatives du gouvernement travailliste, le Premier ministre Keir Starmer traversait la plus grave crise politique de son mandat.

Quatre secrétaires d'État ont remis leur démission mardi, en signe de défiance au locataire du 10 Downing Street, tandis que 84 députés du Labour, sur 403, appellent publiquement à son départ à la suite des élections locales désastreuses de la semaine dernière, qui ont vu le parti perdre massivement au profit du Reform UK de Nigel Farage à droite, et du Green Party à gauche. 

Une majorité "creuse"

Pour Catherine Marshall, professeure d'histoire et civilisation britannique à l'université CY Cergy Paris, la crise actuelle s'inscrit dans une dynamique prévisible. Dès juillet 2024, au soir de la victoire travailliste, elle avait mis en garde sur France 24 contre ce qu'elle qualifiait de "majorité creuse". "Au fond, ce n'était pas tant une élection pour Starmer ou son programme, mais plutôt un rejet des conservateurs", rappelle-t-elle aujourd'hui. "Les électeurs voulaient ramener une forme de gouvernement plus modéré, après des années de catastrophe post-Brexit".

"Dix ans après le Brexit, les questions économiques et sociales qu'il était censé régler comme la croissance, le financement des services publics ou le coût de la vie restent largement sans réponse. Cela nourrit une frustration dans l'opinion publique, sans que cela se traduise pour autant par un regret massif du vote de 2016", complète Clémence Fourton, maîtresse de conférences en études anglophones à Sciences Po Lille. 

Keir Starmer hérite en effet d'un pays structurellement abîmé : un système de santé exsangue – de nombreux patients attendent des mois pour obtenir un rendez-vous chez un spécialiste –, des rivières polluées, une flambée des taux... À cela, s'ajoute une conjoncture internationale dégradée : guerre en Ukraine, tensions commerciales post-Brexit et instabilité liée à la politique étrangère américaine que refuse désormais de suivre aveuglément Downing Street. 

Déficit d'image 

Keir "Starmer est victime d'une situation dans laquelle il a peu de marge de manœuvre", résume la chercheuse Catherine Marshall. Technocrate reconnu, juriste méthodique, il est perçu par une partie de l'opinion comme un "cosmopolitan liberal" déconnecté des réalités du quotidien. Même si son parcours familial – fils d'un ouvrier et d'une infirmière – raconte une tout autre histoire, cette image lui colle aux basques. Une faille dans laquelle ses adversaires, à l'intérieur comme à l'extérieur du Labour, n'ont pas manqué de s'engouffrer.

À ces difficultés structurelles et à ce problème d'image, s'ajoutent plusieurs affaires financières et un scandale politique, qui ont fragilisé le Premier ministre. La nomination de Peter Mandelson comme ambassadeur du Royaume-Uni aux États-Unis, alors même que ses liens passés avec le pédocriminel Jeffrey Epstein étaient déjà documentés, a offert aux critiques un puissant levier politique. "Tous les gouvernements connaissent des scandales politiques, mais la différence est que Keir Starmer avait largement fait campagne sur la fin de ces dérives et la promesse d'un gouvernement exemplaire, en rupture avec les conservateurs", ajoute la chercheuse Clémence Fourton.

Mais la plus grande menace pour Keir Starmer pourrait bien venir de son propre gouvernement. En milieu de matinée mercredi, le Premier ministre britannique a reçu à Downing Street, Wes Streeting, ambitieux ministre de la Santé, représentant de l'aile droite du Labour et l'un de ses principaux rivaux potentiels. L'entretien a duré moins de vingt minutes. Le Times a révélé en milieu de journée, citant des sources proches de Wes Streeting, que celui-ci s'apprêtait à remettre sa démission dès jeudi.

Keir Starmer est pourtant loin d'avoir dit son dernier mot. Il le dit et le répète, il ne quittera pas le navire et assure qu'il a "entièrement confiance" en son ministre, plaidant la stabilité. Mettant en avant les succès de son gouvernement sur les factures d'énergie, la hausse du salaire minimum ou encore la suppression du plafonnement des aides sociales à deux enfants, Keir Starmer a toutefois affirmé, lors du débat parlementaire mercredi après-midi, que l'exécutif devait "aller plus loin", notamment sur la réduction des délais d'attente dans le système de santé public et sur l'immigration.

Dans un registre plus solennel, Charles III a lui-même évoqué la "montée des menaces dans un monde de plus en plus dangereux et instable", citant notamment le conflit au Moyen-Orient comme exemple récent dans une prise de parole qui frôle la limite de ce que le souverain britannique peut dire du jeu politique national.

"Celui qui a porté le premier coup n'obtient pas la couronne"

Pour déclencher une élection interne, il faudrait que les frondeurs réunissent 81 signatures. Même si ce seuil était atteint, rien ne garantit la victoire du ministre de la Santé face à Starmer, qui conserve le soutien de plus de 100 députés.

Catherine Marshall évoque également le nom d'Yvette Cooper, ministre de l'Intérieur et ancienne secrétaire d'État, comme possible candidate, ce qui ferait d'elle la première femme travailliste à accéder au poste de Premier ministre. "Il faut voir si ces ministres ont intérêt à prendre ce risque", nuance-t-elle, citant l'adage "Celui qui a porté le premier coup n'obtient pas la couronne".

La chercheuse voit dans la résistance farouche du Premier ministre une forme de lucidité : "On ne peut pas articuler une politique si on reste moins de deux ans en place. S'il arrive à s'en sortir, il essaiera de tenir jusqu'à la conférence des partis à l'automne", estime-t-elle. Un scénario dans lequel Keir Starmer organiserait lui-même sa sortie, en choisissant donc le moment, et peut-être son successeur.