
L'Arabie saoudite aurait mené plusieurs frappes aériennes "secrètes" contre des installations en Iran. REUTERS - Faisal Al Nasser
Au moins deux pays du Golfe auraient "secrètement" bombardé l'Iran depuis le début de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre Téhéran. Les Émirats arabes unis ont frappé plusieurs installations iraniennes dont une raffinerie de pétrole début avril, a affirmé le Wall Street Journal, lundi 11 mai, citant des sources "informées".
L'Arabie saoudite aurait également bombardé à "de nombreuses reprises" l'Iran depuis fin mars, a révélé l'agence de presse Reuters mardi, citant "deux sources officielles occidentales et deux responsables iraniens".
Riyad et Abou Dhabi "en sont militairement capables"
Aucune confirmation officielle de cette escalade éventuelle du conflit au Moyen-Orient n'a été fournie, que ce soit du côté de Washington et des pays du Golfe impliqués ou des autorités iraniennes. Ce serait, en tout cas, la première fois que ces pays auraient visé militairement l'Iran.
"Pour les bombardements des Émirats arabes unis, il existe des photos qui semblent confirmer l'implication militaire émiratie", estime Veronika Hinman. Des images de Mirage français et de drones chinois Wing Loong – du matériel militaire dont disposent les Émirats arabes unis – survolant l'Iran ont été repérées par des analystes militaires indépendants sur les réseaux sociaux.
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Afin d'évaluer la crédibilité des affirmations de frappes émiraties et saoudiennes, "il faut déjà se demander s'ils en sont capables militairement", souligne Shahin Modarres, spécialiste de l'Iran et des conflits au Moyen-Orient à l'International Team for the Study of Security (ITSS) Verona.
Pour cet expert, la réponse est un grand oui. "Ces deux pays ont les armées de l'air les plus modernes et les plus rénovées de la région. Nul doute qu'ils ont les moyens de mener des frappes de précision contre les installations iraniennes", explique Shahin Modarres.
En ont-ils la volonté politique ? C'est une autre histoire. En effet, juste avant le début de la guerre, ils refusaient même de laisser Washington utiliser leur espace aérien pour mener des frappes contre Téhéran, souligne le Wall Street Journal. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis voulaient éviter d'être entraînés dans ce conflit.
Message d'avertissement à Téhéran ?
Mais la guerre a mis cette volonté de neutralité à très dure épreuve. L'Iran a frappé notamment ces deux pays du Golfe avec ses drones et missiles afin de rendre l'addition de la guerre déclenchée par Washington et Tel-Aviv la plus douloureuse possible pour tous. "Si l'Arabie saoudite a été touchée, aucun pays n'a été autant visé que les Émirats arabes unis", note Veronika Hinman. L'Iran a lancé "plus de 2 800 drones et missiles contre les EAU, plus même que contre Israël", souligne le Wall Street Journal.
Trop, c'est trop ? Si les informations des médias américains sont confirmées, le but serait de "rééquilibrer la dissuasion et d'établir un précédent : si l'Iran peut imposer des coûts aux infrastructures du Golfe, alors les États du Golfe peuvent également imposer des coûts à l'intérieur de l'Iran", explique Andreas Krieg, spécialiste des questions de sécurité au Moyen-Orient au King's College de Londres.
La décision émiratie de recourir à la force pour envoyer un message à Téhéran surprend moins les experts interrogés par France 24. "Les Émirats arabes unis ont une posture plus agressive, avertissant officiellement qu'ils avaient le droit de se défendre et en s'alignant davantage avec Israël d'un point de vue opérationnel", énumère Shahin Modarres. Israël a notamment envoyé des défenses antiaériennes et des troupes pour aider Abou Dhabi à se défendre contre les bombardements iraniens.
L'Arabie saoudite a, quant à elle, "fait preuve d'une démarche beaucoup plus prudente, privilégiant les canaux diplomatiques en passant par le Pakistan, Oman et le Qatar pour bien faire comprendre qu'elle ne voulait absolument pas rejoindre une guerre aux côtés d'Israël", souligne Andreas Krieg.
Des bombardements "discrets"
D'où l'importance de garder ces frappes secrètes. "L'idée est d'éviter autant que possible que ces bombardements entraînent une escalade des tensions", affirme Veronika Hinman. En ne révélant pas les avoir menées, l'Arabie saoudite "ne voulait pas humilier publiquement l'Iran, ce qui aurait probablement obligé Téhéran à riposter. C'est un message adressé aux autorités qui, elles, doivent savoir d'où vient la frappe, pas à tout le pays", précise Andreas Krieg.
Pour ce spécialiste, les Émirats arabes unis ont davantage besoin de garder ces bombardements secrets. Le déni plausible est essentiel pour eux, car "ils n'ont pas envie que ces frappes nourrissent le discours iranien qui est de présenter les Émirats arabes unis comme le partenaire arabe d'Israël", souligne Andreas Krieg.
L'Iran, de son côté, se retrouve face à un dilemme. En cas de reprise des hostilités à la fin du cessez-le-feu avec les États-Unis, Téhéran peut-il se permettre de reprendre sa stratégie de bombardement à tout va dans la région ? Les autorités iraniennes "doivent désormais compter avec la possibilité de représailles directes de la part des pays du Golfe", note Andreas Krieg.
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C'est à la fois dangereux militairement pour Téhéran et potentiellement mauvais pour son image. "Leur ligne officielle est de dire que l'Iran est victime d'une guerre d'agression des États-Unis et de leur allié israélien. Mais une implication plus ouverte des pays du Golfe fragiliserait cette version", estime Shahin Modarres.
Mais c'est également risqué pour les deux pays du Golfe. Même s'ils veulent continuer à rester en marge de cette guerre, "à partir du moment où ils ont bombardé à l'intérieur de l'Iran, la frontière devient floue entre frappes défensives et participation active au conflit", assure Andreas Krieg. C'est surtout dangereux pour les Émirats arabes unis : "l'Iran perçoit Abou Dhabi comme plus menaçant à cause de leur posture diplomatique déjà plus agressive", note Andreas Krieg.
Si ces premières frappes contre l'Iran par des pays du Golfe sont confirmées, elles risquent de laisser des traces à long terme. "Difficile de revenir en arrière ensuite pour reprendre des négociations comme si de rien n'était", juge Veronika Hinman.
En effet, "on assiste probablement à l'émergence d'une volonté de ces pays du Golfe d'assurer eux-mêmes leur défense sans avoir toujours à compter sur le soutien des États-Unis", estime Shahin Modarres. Autrement dit, les États-Unis peuvent peut-être, à court terme, se réjouir de voir d'autres pays de la région s'impliquer militairement contre l'Iran… mais à plus long terme, c'est peut-être le signal que ces pays veulent s'émanciper du bouclier protecteur de Captain America.
