
Le président américain, Donald Trump, lors du Forum économique mondial à Davos, le 22 janvier 2026. © Markus Schreiber, AP
Initialement créé pour superviser le cessez-le-feu entre Israël et le Hamas à Gaza, ainsi que la reconstruction future du territoire palestinien dévasté, le Conseil de la paix de Donald Trump dispose en réalité d’un mandat bien plus large. D’après sa charte fondatrice, signée lors de la réunion annuelle du World Economic Forum à Davos en janvier, ce nouvel organe est chargé de promouvoir la paix, la stabilité et une "gouvernance fiable et conforme au droit" dans le monde entier.
Une mission qui, précise son préambule, exige "le courage de s’éloigner d’approches et d’institutions qui ont trop souvent échoué". Pas surprenant donc que certains pays y aient vu une utilisation par le président du conseil, Donald Trump en personne, de cette structure pour marginaliser l’ONU, déjà en difficultés, au profit de son propre organe multilatéral composé de membres triés sur le volet et dirigé par un exécutif également choisi par lui.
Pour rappel, une vingtaine de pays auraient signé la charte fondatrice, qui offre une adhésion permanente aux États prêts à verser un milliard de dollars dans ses caisses.
Quant au logo du conseil, il a été dévoilé lors de la signature. Il s’agit d’un globe entouré d’or, incliné de façon à placer sur l’Amérique du Nord, au centre du monde.

Par ailleurs, la création de ce conseil intervient à un moment délicat. En février, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a averti que l’organisation mondiale faisait face à un "effondrement financier imminent" en raison d’arriérés de contributions et de coupes budgétaires.
Cela inclut près de 4 milliards de dollars encore dus par les États-Unis – soit plus de 95 % des arriérés du budget ordinaire de l’ONU, selon des responsables. Même si les autorités américaines affirment que Washington commencera à régler prochainement ses dettes.
Historienne et spécialiste des Nations unies, Alanna O’Malley dirige le département d’histoire de la richesse et de la mondialisation à l’université Erasmus de Rotterdam. Elle estime que la création du Conseil de la paix de Donald Trump, qui obéit avant tout à un "agenda MAGA", doit entraîner un sursaut des États membres de l’ONU sommés de réformer les Nations unies en perte de vitesse depuis des années.
France 24 : Il est difficile de ne pas remarquer que cette expansion du rôle du Conseil de la paix intervient alors même que l’ONU affirme faire face à des difficultés de financement, en partie dues aux arriérés américains. Dans quelle mesure peut-on y voir la volonté de l’administration Trump de réorienter ses ressources vers un organe placé sous son contrôle ?
Alanna O’Malley : Plus l'on consacre du temps à la création d’une institution alternative comme le Conseil de la paix, plus on réduit l'énergie – financière, la main d’œuvre, l'apport intellectuel consacrés à l’ONU. À cet égard, cela constitue un défi fondamental pour le fonctionnement des Nations unies, et pour l’exercice de la puissance américaine en son sein, en raison de sa divergence avec cette institution.
Il faut rappeler que l’ONU est en perte de vitesse depuis assez longtemps déjà, surtout ces cinq dernières années. Car l’institution semble réticente ou incapable de répondre rapidement aux grandes crises internationales, notamment l’agression russe contre l’Ukraine et la crise à Gaza.
À mesure que cela se produit, la réputation de l’ONU décline et les États se sentent moins obligés de payer leurs contributions obligatoires, l’institution perdant de sa valeur à leurs yeux. L'ONU se trouve dans une situation financière très difficile, car de nombreux membres n'ont tout simplement pas payé leurs cotisations. Ses difficultés financières réduisent son efficacité, ce qui aggrave encore la situation. Cela crée un cercle vicieux.
Toutefois, je ne vois pas nécessairement le Conseil de la paix comme une réponse directe à la crise de l’ONU. Sa genèse est différente : elle s'inscrit dans le cadre du programme MAGA ( Make America Great AGain) en matière de politique étrangère. Il s’agit d’affirmer la puissance américaine dans le monde, en réponse à l’agression russe et à la montée en puissance politique de la Chine.
Au départ, cette institution avait été proposée dans le cadre de l’accord de paix pour Gaza, approuvé par le Conseil de sécurité des Nations unies. À l’époque, il semblait qu'elle serait limitée à cette crise, et non destinée à devenir une structure permanente traitant d’autres crises. On constate maintenant qu’il y a eu un effort américain pour inscrire institutionnellement la puissance mondiale des États-Unis dans une organisation qui sert plus directement leurs intérêts.
L'autre élément à prendre en compte est que l’on observe aujourd’hui un retour aux idées du XIXe siècle sur les sphères d’influence, il est certain que la Russie et la Chine voient le monde de cette manière. Je pense donc que cette institution est l'expression du revirement des États-Unis vers une réflexion sur les sphères d'influence. Et nous voyons actuellement ce type de rhétorique "hémisphérique" émaner largement de l'administration Trump.
Enfin, ce Conseil de la paix apparaît également comme le reflet de l’ego de Trump. Les termes de fonctionnement prévoient qu’il en serait président à vie et disposerait d’un droit de veto sur toutes les décisions majeures. C’est pour lui le moyen de se garantir une position de suprématie dans les affaires mondiales, même après avoir quitté ses fonctions à la présidence des États-Unis. C’est en grande partie un projet personnel, ce qui en limite d’ailleurs la crédibilité.
Quelle marge de manœuvre reste-t-il alors pour toute réforme visant à revitaliser l'ONU et à lui redonner une légitimité et une pertinence ?
Il faut garder à l'esprit que la popularité et le pouvoir de l'ONU ont connu des hauts et des bas au fil du temps. Ce n'est pas la première crise en 81 ans, et ce ne sera pas la dernière. L'ONU compte 193 membres, 192 sans les États-Unis, et bon nombre de ces autres pays, notamment les grands États européens tels que la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne, ainsi que les principaux acteurs du Sud Global, tels que l'Afrique du Sud, l'Inde, le Brésil et l'Indonésie, y restent extrêmement attachés. Ils continuent de s'investir pour préserver ses valeurs, ses principes, ses institutions et ses systèmes.
Lorsque de grandes puissances se détournent d’une institution, cela peut créer un vide et davantage de marges de manœuvre pour d’autres États. Il est impératif que ces pays s’engagent clairement en faveur d’une réforme de l’ONU.
Nous avons vu des pays défendre les Nations unies, affirmer qu’ils ne feront pas partie du Conseil de la paix, mais nous n'avons pas encore vu des pays franchir cette étape et s'engager réellement à réformer l'ONU. Il existe une campagne, en cours, autour de l’article 109 de la charte de l’ONU, qui prévoit la tenue, tous les dix ans, d’une conférence de révision de la charte. Or cela n’a jamais eu lieu depuis 1945.
Quelles réformes souhaiteriez-vous voir émerger de cette conférence, si elle devait avoir lieu ?
J’aimerais voir davantage de pouvoir confié à l’Assemblée générale plutôt qu’au Conseil de sécurité. Ces dix dernières années, l’Assemblée a montré plus de dynamisme. Historiquement elle est la forme la plus intéressante de l’ONU sur le plan politique.
Elle constitue le meilleur baromètre de la communauté internationale sur n'importe quelle question. Cela est apparu très clairement à propos de Gaza, où vous avez eu ces votes massifs en faveur des résolutions sur la crise de Gaza et condamnant l'action militaire d'Israël.
L'Assemblée générale reflète aussi les nouvelles tendances politiques. L’une d'entre elles a été le rejet, par de nombreux pays du Sud Global, des appels européens en faveur de résolutions sur l'Ukraine, ce qui reflète une fracture Nord-Sud croissante.
De nombreux recours ont été faits pour tenter d'en faire davantage à l'Assemblée générale, car le Conseil de sécurité est essentiellement dans l'impasse. C'est vraiment le sujet tabou dans toute discussion sur la réforme de l'ONU. Car toute réforme de la charte des Nations unies doit être approuvée par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité.
La question est donc de savoir comment faire passer une proposition de réforme tout en satisfaisant les cinq membres permanents. Il faut réfléchir à une réforme de l'institution qui ne dilue pas leur pouvoir.
Le Conseil de la paix est-il une réponse de l’administration Trump à la montée en puissance diplomatique du Sud global à l’ONU ?
Les pays du Sud Global disposent de la majorité à l’Assemblée générale depuis 1960. Ils utilisent l’institution pour faire avancer leurs intérêts, malgré la forte opposition de l'Occident, depuis longtemps.
L’ONU est souvent décrite comme un instrument exclusivement occidental, mais en réalité elle a toujours été le théâtre de contestation de l’ordre mondial libéral. C'est dans ce contexte qu'il faut considérer l'action des pays du Sud Global.
Les États-Unis ont parfois été frustrés par cette dynamique, car ces efforts, visant à façonner l’ordre du jour, limitent l’influence américaine. La création du Conseil de la Paix est donc peut-être une réponse à l'influence croissante des pays du Sud Global.
Mais dans une large mesure, les États-Unis restent un partenaire mondial majeur et entretiennent des relations régionales différentes avec les États d'Amérique latine, d'Asie, d'Asie du Sud-Est et d'Afrique. Je ne suis donc pas sûr que l'influence du Sud Global soit une telle surprise pour les États-Unis. La principale difficulté pour Washington concerne Israël, sujet sur lequel les États-Unis ont le plus souvent utilisé leur droit de veto au Conseil de sécurité.
Il est plus probable que le Conseil de la paix ait été créé avant tout pour d’autres raisons, afin d’institutionnaliser la puissance sous Donald Trump, plutôt que de consolider durablement la position des États-Unis dans le monde. Cette décision obéit à un agenda profondément MAGA.
Cet entretien a été adapté de l'anglais par Bahar Makooi. Retrouvez-le dans sa version originale ici.
