La capitale mexicaine, Mexico, est en proie à une sécheresse historique qui menace son approvisionnement en eau. Le spectre du "jour zéro", lorsque l'eau courante ne sera plus accessible, plane sur la ville aux 20 millions d’habitants. Pour tenter de juguler la crise, les autorités n'écartent pas l’option de couper l’eau dans certains quartiers où les habitants subissent déjà des restrictions conséquentes.
À Mexico, la crainte des pénuries d’eau s’est infiltrée dans le quotidien des habitants. Le spectre du "jour zéro", cette date fatidique où les robinets resteront secs, plane désormais sur la capitale mexicaine. Depuis le début de l’année, des centaines de quartiers ont déjà été confrontés à des coupures, voire à une absence totale d’eau courante, contraignant les autorités à organiser des distributions d'urgence par camions-citernes.
En cause, la "réduction du débit dans le système Cutzamala", un réseau de barrages qui fournit 25 % de l’eau de la ville et de ses environs, selon Sacmex, qui gère la distribution de l'eau dans la capitale. Les retenues qui l’alimentent ont souffert du manque de pluies de ces trois dernières années. D'après un rapport récent de la Commission nationale de l’eau (Conagua), le système Cutzamala est tombé au niveau le plus bas de son histoire ces derniers mois, avec seulement 36,2 % de sa capacité remplie au 19 mars.
Si le niveau poursuit sa chute vertigineuse, les autorités n'écartent plus l'hypothèse d'une coupure totale de l'approvisionnement en eau. Le "jour zéro" pourrait survenir dès le 26 juin, selon un responsable de Conagua.
Situation "sans précédent"
Une perspective qui n'est pourtant que la conséquence logique, entre autres, d'une sécheresse qui se prolonge. Depuis 2000, la mégasécheresse qui sévit entre le sud-ouest des États-Unis et le nord du Mexique – incluant Mexico – est l’une des plus longues de l'Histoire, selon une étude menée par l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA) en 2022. "L'exceptionnelle durée de cette sécheresse, sans précédent depuis 1 200 ans, soulève la question de savoir s’il s’agit de conditions climatiques permanentes et non plus passagères", analyse Pascal Girot, directeur de l'École de géographie de l'université du Costa Rica. "Cette situation ne saurait que s'aggraver en raison des effets du changement climatique."
Outre le dérèglement climatique qui rend les sécheresses plus intenses et les vagues de chaleur plus violentes, le retour du phénomène climatique naturel El Niño en 2023 a accentué la crise à Mexico. La saison des pluies, déjà courte, a été encore plus réduite, ne permettant pas de reconstituer les réserves d'eau vitales pour la ville. Cette année, cette saison des pluies ne doit pointer son nez qu'à la fin du mois de mai.

Un autre élément important s'ajoute à l'équation : la mauvaise gestion des ressources hydriques. "Face à la diminution des réserves d’eau superficielle, les gouvernements locaux, les municipalités et les entreprises exploitent les nappes phréatiques à un rythme effréné", déplore Pascal Girot, citant notamment certaines industries laitières et bovines situées dans des zones arides. "Cela engendre de graves problèmes d'assainissement et menace la disponibilité même de l'eau souterraine. Face à la raréfaction de l'eau, le pays doit repenser ses stratégies de développement agricole."
Parmi les autres pratiques qui posent problème à l’échelle de Mexico figurent "le faible niveau de traitement des eaux usées qui contaminent les plans d'eau utilisés pour leur rejet final en mer, la non-utilisation de l'eau de pluie, les fuites dans les réseaux d'eau, qui fluctuent entre 35 et 38 % du volume total distribué, ainsi que la croissance urbaine désordonnée", liste Fabiola Sosa Rodriguez, responsable du groupe de recherche sur la croissance et l'environnement à l’Université autonome métropolitaine de Mexico. "Tant que ces problématiques ne sont pas réglées, des conflits entre les différents usagers de l'eau sont à craindre."
De leur côté, les autorités incitent à économiser l'eau. Sacmex a mis en place une plateforme, intitulée Eau dans votre quartier, pour informer les habitants des coupures. Le ministère de l'Environnement (Sedema) a pour sa part lancé un programme de récupération des eaux de pluie, rapporte El Pais. Gouttières, tuyaux, filtres à feuilles, systèmes de désinfection et réservoirs peuvent être fournis gratuitement aux résidents des municipalités qui présentent les niveaux de pénurie d'eau et de vulnérabilité socio-économique les plus élevés.
Fracture entre pauvres et riches
Dans cette mégalopole construite il y a 500 ans sur un immense lac, les habitants doivent donc s'armer de patience avant une éventuelle pluie miraculeuse qui viendrait remplir les réservoirs. Parmi les 20 millions d'habitants vivant à Mexico et dans sa zone métropolitaine, tous n'affrontent pas la même situation. "Les quartiers les plus pauvres, perchés sur les hauteurs de Mexico, subissent de plein fouet la crise de l'eau", analyse Luc Descroix, directeur de recherche en hydrologie à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) au sein du laboratoire Paloc.

"Loin des infrastructures adéquates, ils dépendent de camions-citernes pour s'approvisionner, une situation qui risque de s'aggraver et de devenir intenable." Le coût des camions-citernes, oscillant entre 800 et 2 000 pesos – environ 44 à 110 euros – pour 10 m³, représente une charge financière importante pour les plus pauvres. Certains habitants de Mexico possèdent leur propre citerne, mais cette solution n'est pas sans danger. "L'utilisation de citernes individuelles peut exposer les utilisateurs à des risques de maladies liées à l'eau stagnante."
Si la ville continue à puiser dans ses réserves sans les recharger, le "jour zéro" pourrait donc arriver dans les mois qui viennent. "Le 'jour zéro' à Mexico dépendra de l'apparition ou non du phénomène La Niña [qui, à l'inverse d'El Niño, fait baisser les températures, NDLR] en juin, qui pourrait entraîner une augmentation des précipitations. Si aucune pluie ne tombe en juin, la ville pourrait effectivement être confrontée à un 'jour zéro', ce qui concorde avec les déclarations de Conagua", confirme Fabiola Sosa Rodriguez.
Pour d’autres, c'est aux habitants de Mexico de prendre les choses en main, après des années de négligence publique et de défaillances dans les infrastructures. "La population saura faire preuve de civisme et réduire sa consommation d'eau pour éviter le pire", ose espérer Luc Descroix.
