
Festival de Cannes, sixième jour. Vincent Lindon subit, le matin, les humiliations quotidiennes des demandeurs d'emploi. Et reçoit les acclamations du tapis rouge, le soir.
On reconnaît un festivalier cannois à sa propension à caser le mot "choc" dans toutes les conversations. Tel film est un "choc émotionnel", tel réalisateur a fait des "déclarations choc", telle starlette a monté les marches dans une tenue "chic et choc". Mais s’il est un "choc", un vrai, sur la Croisette, c’est celui qui intervient ni en salles ni sur le tapis rouge, mais entre les deux. Dans cette zone grise où, une fois le rideau baissé, le spectateur doit digérer une heure et quelques d’un drame socio-réaliste sous les flonflons publicitaires des grandes marques de luxe qui servent de sponsors au Festival.
En cette sixième journée où le film "La Loi du marché" entre en compétition, il y a comme un hiatus à voir l’acteur Vincent Lindon en chômeur asservi au marché du travail le matin, et en vedette acclamée sur les marches le soir. C’est dire la force du long métrage de Stéphane Brizé, cinéaste français qui, depuis "Le Bleu des villes" en 1999, trace discrètement, mais sûrement, son sillage dans le champ très fertile du film social.
La bande annonce du jour
Faire dans ce qu’on appelle, non sans une certaine condescendance, le cinéma des "petites gens" n’est pourtant pas chose aisée. Tous ceux qui s’y collent doivent accepter l’idée d’être irrémédiablement comparer à ses figures tutélaires que sont les frères Dardenne et Ken Loach. C’est comme ça, c’est la loi du genre. Les autres registres ne dérogent d’ailleurs pas à la règle : un mélodrame sera irrémédiablement évalué à l’aune de l’œuvre de Douglas Sirk, un "feel-good movie" sur l’échelle de Franck Capra, un film incompréhensible sur celle de David Lynch.
L’aliénation à l’œuvre
Être assujetti aux jugements d’autrui pour connaître sa valeur, c’est justement le sujet de "La Loi du marché". Ou plutôt le quotidien de Thierry (interprété par Vincent Lindon, donc), licencié économique d’une cinquantaine d’années que la quête d’un nouvel emploi va emmener de bureau en bureau, d’inutiles stages de cariste en infantilisants ateliers de prise de confiance en soi. Pour son coach du Pôle emploi, Thierry renvoie l’image d’un demandeur d’emploi trop "avachi". Son CV est mal écrit, lui fait remarquer un employeur potentiel. Quant à son compte courant, il semble bien peu fourni aux yeux de sa banquière qui, tout en lui refusant un prêt, tente au passage de lui vendre une assurance-décès.
Ces humiliations quotidiennes, Stéphane Brizé les montre à la suite. Par longues tranches qui, dans un effet d’accumulation, finissent par éprouver. "La Loi du marché" n'est pas un film qui émeut, bouleverse ou dérange, mais révolte dans ce qu’il montre du marché du travail d’aujourd’hui. Un monde à la violence sourde que le casting d’acteurs, tous non professionnels (hormis, bien sûr, Vincent Lindon), se charge de montrer dans sa réalité la plus crue. L’agent de Pôle emploi, le gérant de supermarché ou le directeur des ressources humaines ne débitent pas un texte appris par cœur pour l’occasion, mais répètent les éléments de langage dont ils usent quotidiennement dans le cadre de leur "vrai" métier.
Le film a toutefois l’intelligence de ne jamais désigner de père fouettard, se contentant d’un regard quasi documentaire sur le processus d’aliénation ici à l’œuvre. Personne n’est un véritable salaud, mais tout le monde finit un jour par être complice. Thierry, lui-même, qui, après avoir accepté un emploi d’agent de sécurité dans un supermarché, se retrouve à jouer les gendarmes auprès de caissières prises la main dans le sac à coupons de réduction.
Reste que rien n’est immuable, nous dit Stéphane Brizé. Certains sachant trouver la force ou la volonté de ne pas contribuer aux errements du capitalisme sauvage. Il n’y pas de fatalisme mais des fatalistes qui répètent : "C’est comme ça, c’est la loi du marché".
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