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Tchernobyl et Fukushima. Les deux plus grandes catastrophes de l'histoire nucléaire civile. Alors que le Japon commémore l'accident pour la quatrième année, les experts refusent de placer les deux événements au même niveau sur l'échelle de gravité.
Deux fois dans l’histoire, le niveau maximal de l’échelle de gravité des événements nucléaires, fixé à "7", a été atteint : le 26 avril 1986, dans la centrale de Tchernobyl, en Ukraine, une première fois, et le 11 mars 2011, dans la centrale de Fukushima, au Japon, pour la deuxième. Un point commun qui avait suscité, lors de la seconde catastrophe, une vague d'inquiétude à travers la planète. En outre, l’entreprise chargée de la gestion de Fukushima, Tepco, semblait dépassée par les événements. Pas un jour ne passait sans l’annonce de nouveaux problèmes dans la centrale détruite. La communauté internationale craignait alors une contamination radioactive majeure régionale – voire mondiale.
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Dans les semaines qui ont suivi la catastrophe, plusieurs experts avaient comparé avec prudence l’accident de Fukushima et celui de Tchernobyl. Considérant qu'un recul était nécessaire pour mesurer l’ampleur des dégâts causés par les fuites radioactives sur la nature et sur l’homme. Alors quatre ans après la catastrophe japonaise, et dans l’oubli quasi-généralisé des médias, est-il pertinent de comparer la crise nucléaire de Fukushima au cataclysme de Tchernobyl ? Vraisemblablement non, assure l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). La réactivité face à la catastrophe, les causes de l’accident, la prise en charge et les répercussions ont été, dans les deux cas, bien distincts.
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Tchernobyl, Fukushima : de l’origine de l’accident
Le 26 avril 1986, le réacteur n°4 de la centrale nucléaire soviétique explose à la suite d'une série d'erreurs humaines. La cuve et le bâtiment abritant le cœur volent littéralement en éclats. Conséquence immédiate : le combustible nucléaire est à l’air libre. Les émissions et les retombées radioactives sont massives. Ce scénario ne s’est pas reproduit à Fukushima. Le 11 mars 2011, après un séisme et un tsunami d'une rare puissance, trois des réacteurs de la centrale japonaise se retrouvent défaillants suite à une perte de l’alimentation électrique et du refroidissement. La situation est extrêmement critique mais aucune explosion du cœur n'est à déplorer.
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Les réacteurs sont à l’arrêt. "La température était extrêmement élevée, alors le cœur a fondu, les produits radioactifs se sont libérés dans la cuve puis dans l’enceinte de confinement. Mais ils ne se sont pas retrouvés directement à l’air libre. C’est le bâtiment qui a explosé, pas le réacteur", précise Jean-Christophe Gariel, le directeur environnement de l’IRSN.
Tchernobyl a rejeté 3 fois plus de césium 137 dans l’atmosphère
En 1986, les éléments radioactifs de la centrale soviétique ont donc évolué à l'air libre pendant douze jours, en continu, contrairement à la centrale japonaise. La contamination a été beaucoup plus importante. Des substances "très nocives", comme le strontium, le plutonium et le césium 137, ont été rejetées en quantité massive.
"À Tchernobyl, il y a eu trois fois plus de rejet de césium 137 qu’à Fukushima. Le césium 137 met environ trente années avant de perdre sa radioactivité de moitié. Il y a aussi eu une présence massive de strontium et de plutonium autour de la centrale de l'ancien territoire soviétique. À Fukushima, on n’en a retrouvé que des traces", rappelle Jean-Christophe Gariel. Au total, les zones les plus contaminées de Tchernobyl ont atteint 20 millions de becquerels/m2 contre 3 millions de becquerels/m2 au Japon.
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Le nuage radioactif de Tchernobyl a pollué 13 000 km2
"Tchernobyl a contaminé L’Europe à l’échelle de milliers de kilomètres, Fukushima a contaminé la région à l’échelle de centaines de kilomètres", indique l’expert de l’IRSN. Toute l’Europe continentale a vu passer au-dessus d’elle le nuage de Tchernobyl. La faute, entre autres, aux conditions météorologiques : les vents ont poussé les éléments radioactifs à l’ouest et la pluie s’est chargée de les rabattre au sol. Au total, une surface de 13 000 km2 a été concernée par les rejets de la centrale – à plus ou moins forte échelle. Au Japon, les surfaces contaminées ont été moindres : au total, 600 km2 ont été contaminés.
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La saison a également joué un rôle déterminant dans la propagation de la radioactivité. La catastrophe de Tchernobyl s’est déroulée au printemps, "une époque où la végétation est développée… Les plantes, les cultures ont été fortement contaminées", rappelle Jean-Christophe Gariel. "Le drame de Fukushima s’est passé en hiver, et c’est malheureux à dire, mais c’est préférable… " La végétation est encore quasi-inexistante et la présence de neige dans certaines zones a protégé les plantes.
Particularité japonaise : il y a eu une contamination massive de la mer bien que les éléments radioactifs se soient rapidement dilués dans l’énorme masse d’eau du Pacifique. Reste que, localement, les côtes les plus proches de Fukushima ainsi que leurs sédiments ont été fortement irradiés. "Il y a eu des répercussions sur les espèces marines des ‘mers sales’, c’est-à-dire les espèces enfouies dans les sédiments", précise l’expert de l’IRSN. Les fuites d'eau radioactive vers la mer n'ont jamais cessé. La dernière en date remonte au 22 février 2015.
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La réactivité tardive à Tchernobyl
"La population de Tchernobyl a tout pris", expliquait en 2012 Didier Champion, membre de l’IRSN. Au lendemain de l’accident de la centrale ukrainienne, en effet, la population alentour n’a pas été évacuée des zones irradiées. Il a fallu attendre 72 heures. Un temps suffisamment long pour être exposé de plein fouet à la radioactivité. À Fukushima, l’évacuation de la zone dans un rayon de 30 km a été immédiate.
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Des programmes de contrôle des denrées alimentaires ont également été mis en place dans la foulée de la catastrophe, contrairement à Tchernobyl, où les produits agricoles, fortement contaminés, ont été ingérés par les habitants. "Aujourd'hui, au Japon, la contamination de la plupart des denrées agricoles ou d'élevage se situe sous la barre de 10 à 20 becquerels/kilo, [la norme de commercialisation est fixée à 100 Bq/kg]", assure Jean-Christophe Gariel.
L’impact sur la santé
C’est une donnée encore difficile à mesurer à Tchernobyl en raison de la chape de plomb soviétique pesant sur le drame. Longtemps, le seul chiffre avéré fut celui du nombre de décès directement attribué à la catastrophe : 47 morts parmi les liquidateurs. Aujourd’hui, on sait qu’après l’accident, il y a eu une explosion des cancers de la thyroïde : 8 000 cas chez les moins de 18 ans, selon l'IRSN. Les études ont montré que cette augmentation était essentiellement liée aux iodes radioactifs relâchés durant l’accident et présents, entre autres, dans le lait pour nourrissons et enfants en bas âge.
À Fukushima, des études épidémiologiques ont été lancées juste après l’accident. Si avoir quatre années de recul est encore insuffisant pour mesurer toutes les conséquences sanitaires sur la population japonaise, une étude recensant les premiers cancers de la thyroïde a été publiée au mois de février 2015. Elle fait état de 86 cas de cancers de la thyroïde confirmés parmi les 297 000 enfants de moins de 18 ans examinés dans la préfecture de Fukushima. "Vingt-trois autres enfants sont suspectés de ce cancer", précise Jean-René Jourdain, adjoint à la direction de la protection de l'homme à l’IRSN. La seconde phase de cette étude est en cours [jusqu'en avril 2017]. À terme, les experts veulent "voir s’il [le chiffre de 86 cas, NDLR] se stabilise ou s’il augmente […] Aujourd’hui, dans le cadre de cette seconde phase, 75 311 enfants ont été réexaminés, un cas de cancer de la thyroïde a été confirmé et sept suspectés", ajoute l’expert qui reste "très prudent" sur les conclusions à tirer.