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"La société française a encore des préjugés sur le viol"

La justice a classé sans suite la plainte pour tentative de viol de Tristane Banon contre Dominique Strauss-Kahn. Une décision qui n'est pas surprenante selon Audrey Guiller, co-auteure de "Le viol, un crime presque ordinaire".

Coïncidence, la décision de justice est tombée le jour de la sortie du livre de Tristane Banon, "Le Bal des hypocrites", dans lequel la romancière livre sa version des faits. Ce jeudi, le parquet de Paris a classé sans suite la plainte pour "tentative de viol" de la romancière contre l'ex-patron du FMI, Dominique Strauss-Kahn. Les associations féministes ont vivement réagi en dénonçant la prescription des faits, qui est de trois ans dans les cas d'agression sexuelle. Analyse de la journaliste et écrivaine Audrey Guiller*, co-auteure de l' enquête "Le viol, un crime presque ordinaire".

La justice française a classé sans suite la plainte de Tristane Banon pour tentative de viol contre DSK. Etait-ce prévisible ?

Audrey Guiller : Cette décision n’est pas une surprise en soi. Il est fréquent que les plaintes pour viol, ou tentative de viol, n'aboutissent pas. Selon une étude que nous avons réalisée pour notre livre portant sur quatre tribunaux français, la moitié d'entre elles sont classées sans suite. En revanche, il est rare que les femmes portent plainte pour viol ou tentative de viol : elles ne sont que 10% à le faire.

Dans le cas de Tristane Banon, il y a prescription car les faits avancés par la romancière, qualifiés d'agression sexuelle par la justice, datent de 2003 et n’ont été révélés à la justice que huit ans plus tard. Mais il faut savoir qu'un tel délai est souvent nécessaire aux victimes de viol ou de tentative de viol pour oser parler et déposer plainte. Elles ont besoin de temps. Par peur de ne pas être crues, peur du regard des autres ou parce que, pour continuer à vivre après un tel évènement, certaines vont faire un "blackout". C'est là un phénomène physiologique : le cerveau sécrète des endorphines, ce qui va permettre à la victime d'enfouir cet épisode dans sa mémoire. Sauf qu'un jour, des flashs resurgissent parce qu'elle a, par exemple, croisé quelqu'un qui ressemblait à son agresseur.

Des organisations féministes, qui se disent indignées par la décision de justice, ont réclamé jeudi l'allongement du délai de prescription des faits d'agression sexuelle. Est-ce la solution ?

A. G. : C’est un point qu'elles revendiquent depuis longtemps. Il faut certes soulever la question de la prescription mais également celle de la déqualification des viols en agression sexuelle par la justice, ce qui constitue à mon sens une autre faille importante du système judiciaire français. Dans de très nombreux tribunaux en effet, on demande clairement aux magistrats de qualifier les tentatives de viol en agression sexuelle. Cela afin que l’affaire soit jugée dans les tribunaux correctionnels plutôt qu’aux assises, qui est une procédure moins rapide et plus coûteuse. Mais le délai de prescription est de dix ans pour les tentatives de viol, contre trois pour les agressions sexuelles...Au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, le viol est un crime imprescriptible. Au Canada, ce n'est pas encore dans les textes de loi, mais il y a eu jurisprudence.

Devrait-on s’inspirer du système judiciaire anglosaxon ?

A. G. : Il est vrai que le système judiciaire américain a une longueur d’avance sur certains aspects. Outre-Atlantique, au Canada notamment, c’est l’agresseur qui doit prouver qu’il y a eu consentement tandis qu’en France, c’est la victime qui doit prouver qu’il y a eu viol. Et il s'avère que la société française est encore marquée par plusieurs préjugés sur le viol. Pour beaucoup, cet acte a lieu sous la menace d’un pistolet ou d’un couteau. Or plus de 50% des viols se produisent sans violence physique mais sous la contrainte comme la pression hiérarchique ou la différence d’âge. Apporter des preuves devient alors plus délicat pour la victime. Les magistrats eux-mêmes le disent : "Quand il y a des marques de coups, c’est facile", les entend-on souvent dire. Mais la victime ne se débat pas systématiquement, elle est souvent pétrifiée comme un lapin devant les phares d’une voiture. Aux États-Unis et au Canada, la justice se penche sur la vie de la victime pour noter d'éventuels bouleversements - tentatives de suicide, maladies chroniques, etc - appelés "faisceau de preuves". La France pourrait clairement s’en inspirer.

*Audrey Guiller, co-auteure avec Nolwenn Weiler de "Le viol, un crime presque ordinaire". (disponible à partir du 20 octobre)