
Le président palestinien Mahmoud Abbas, accompagné de son fils Yasser, à Ramallah, en Cisjordanie occupée par Israël, le 28 mai 2018. © Mohamad Torokman, Reuters
C'est une première en dix ans. Le Fatah, mouvement du président palestinien Mahmoud Abbas, doit élire un nouveau comité central, à l'occasion d'un congrès général de trois jours qui s'est ouvert jeudi 14 mai à Ramallah, en Cisjordanie occupée. Des sessions sont également organisées simultanément dans la bande de Gaza, au Caire et à Beyrouth.
Environ 2 580 membres devraient participer à la conférence, dont le but est de renouveler la direction du Fatah, qui reste présidé par Mahmoud Abbas : seront élus 18 membres du comité central (l'organe exécutif du parti) et 80 du Conseil révolutionnaire (le parlement du parti), explique l'agence de presse palestinienne Wafa.
"Le mouvement Fatah est divisé en trois ou quatre courants distincts, explique sur l'antenne de France 24 Tahani Mustafa, maîtresse de conférences en relations internationales au King's College de Londres. De nouveaux noms circulent parmi ceux susceptibles d'être élus au comité central – on parle d'une 'jeune génération' ou de 'sang neuf' –, mais la majorité de ceux qui devraient être élus restent des figures prévisibles de l'ancienne garde."
Le Fatah, principale composante historique de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), rassemble la majorité des factions palestiniennes, à l'exception des mouvements islamistes Hamas et Jihad islamique.
Au fil des dernières décennies, le mouvement a vu son influence et sa popularité s'éroder, fragilisé par des divisions internes persistantes, la concurrence du Hamas et une frustration croissante de la population face à l'impasse du processus de paix israélo-palestinien.
À 90 ans, Abou Mazen – le nom de guerre de Mahmoud Abbas – a déjà passé plus de 20 ans à la tête du parti. Si sa succession n'est pas à l'ordre du jour de ce congrès, la question se pose en filigrane. Installer un cercle de fidèles à des postes clés permettra de mieux gérer la transition du leader palestinien, qui cumule la présidence de l'Autorité palestinienne, la direction de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et celle du Fatah. Pour les analystes, Mahmoud Abbas, multiplie les manœuvres politiques pour garder la main sur le mouvement.
"Si le processus se déroulait de manière équitable, cela pourrait véritablement changer la donne au sein du Fatah, en injectant du sang neuf dans le comité central et, surtout, des personnalités disposant d'un minimum de légitimité et d'une réelle influence auprès de la population, poursuit Tahani Mustafa. Or, à l'heure actuelle, la plupart des candidats pressentis n'ont ni cette popularité sur le terrain ni une véritable légitimité, même au sein du mouvement lui-même."
Un Abbas peut en cacher un autre
Parmi les candidatures au comité central, une figure suscite particulièrement la controverse : Yasser Abbas, homme d'affaires et fils du président palestinien. Âgé de 64 ans, le multimillionnaire, qui réside principalement au Canada, est à la tête d'entreprises de tabac et de construction dans les zones de la Cisjordanie occupée par Israël. Lui et son frère Tarek sont régulièrement accusés par leurs détracteurs d'utiliser des fonds publics pour financer leurs activités, ce qu'ils ont toujours nié.
Ces dernières années, Yasser Abbas a gagné en influence après avoir été nommé représentant spécial du président. En 2025, il a accompagné son père lors d'une visite à Moscou pour rencontrer les présidents russe, Vladimir Poutine, et égyptien, Abdel Fattah al-Sissi. Mahmoud Abbas lui a également demandé l'an dernier de prendre la tête des affaires libanaises de l'OLP, chargées de superviser les remises d'armes des combattants palestiniens à l'armée libanaise.
"Le président tente de propulser son fils vers ce qui serait un poste de très haut niveau au sein du mouvement Fatah, mais aussi plus largement dans la politique palestinienne, qui reste en grande partie dominée par le Fatah, analyse la maîtresse de conférence du King's collège. Beaucoup estiment également qu'il s'agit d'un moyen pour Mahmoud Abbas de consolider son pouvoir en plaçant autour de lui ses fidèles et, en pratique, d'instaurer une certaine forme légitimité."
Pour Hani al-Masri, directeur du Centre palestinien pour la recherche politique et les études stratégiques (Masarat) interrogé par l'AFP, la candidature du fils du président à un siège au comité central "indique une tendance à la succession dynastique", qui s'avère "extrêmement dangereuse pour le Fatah, l'Autorité palestinienne et la cause palestinienne".
Mahmoud Abbas s'est montré "extrêmement réticent à abandonner le contrôle du parti depuis maintenant 15, voire 17 ans, poursuit Tahani Mustafa. Lorsqu'il quittera la scène, il aura laissé derrière lui un Fatah tellement divisé qu'aucun individu ne pourra jamais le surpasser en cumulant les trois postes de président de l'Autorité palestinienne, directeur de l'Organisation de libération de la Palestine et du Fatah."
Mahmoud Abbas jugé plus "docile" par la communauté internationale
La méthode du "diviser pour mieux régner" a été appliquée par Mahmoud Abbas depuis son arrivée au pouvoir en 2005. "Elle a convenu aux alliés d'Israël en attendant de trouver ce qu'ils appellent un 'homme fort' capable d'assurer cette docilité et cette stabilité sur le terrain, ajoute Tahani Mustafa. Dans l'intervalle, il a été jugé préférable de s'en tenir à quelqu'un comme Mahmoud Abbas, plutôt que de prendre le risque de voir émerger une situation pouvant déboucher sur une forme de guerre civile palestinienne."
Le congrès général s'est ouvert en l'absence de plusieurs figures clés, notamment Nasser al-Kidwa, ex-ministre des Affaires étrangères de l'Autorité palestinienne, qui boycotte la réunion. "Ce congrès est illégitime et la direction du parti, qui a usurpé le pouvoir, est également illégitime. Son temps est révolu", a déclaré Nasser al-Kidwa, également neveu du défunt Yasser Arafat.
Depuis l'élection en 2005 de Mahmoud Abbas comme successeur de Yasser Arafat, le charismatique fondateur du Fatah, l'Autorité a vu sa popularité chuter parmi les Palestiniens, qui en sont venus à la considérer comme inefficace et corrompue.
En 2007, l'Autorité palestinienne a été chassée de la bande de Gaza par le Hamas, qui y avait remporté un scrutin sur la base d'un programme anticorruption. Aucune élection pour prendre la tête de l'Autorité palestinienne n'a eu lieu depuis et Mahmoud Abbas gouverne par décret depuis l'expiration de son mandat en 2009.
Selon Hani al-Masri, le Fatah ne domine plus l'Autorité palestinienne ni l'OLP, mais les instrumentalise pour maintenir sa légitimité. Une légitimité qui "s'érode en l'absence d'un projet national unifié, d'élections et de consensus national".
Affaibli, mal aimé, le Fatah semble de moins en moins capable de contribuer à la création d'un État palestinien regroupant la Cisjordanie occupée, Gaza et Jérusalem-Est. Le processus de paix est bloqué depuis 2014 et l'expansion des colonies israéliennes a fragmenté ces territoires autrefois destinés à passer sous contrôle palestinien.
Sur le terrain, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s'évertue à rendre impossible cet État palestinien en étendant les colonies, jugées illégales au regard du droit international, en Cisjordanie occupée.
À Gaza, ravagée par près de trois ans de guerre, Benjamin Netanyahu a affirmé à plusieurs reprises que l'Autorité palestinienne et le Fatah n'auraient aucun rôle à jouer dans la future gouvernance.
L'Autorité palestinienne, mise en place comme une administration provisoire dans le cadre des accords d'Oslo signés dans les années 1990 entre Israël et l'OLP, reste aujourd'hui reconnue à l'échelle internationale comme la représentante du peuple palestinien.
