
Léon XIV, premier pape à se rendre en Algérie, du 13 au 15 avril 2026. © Studio graphique FMM
Du 13 au 15 avril, Léon XIV effectue une visite historique. Pour la première fois, un pape va fouler le sol algérien. Lors de ce séjour dense de deux jours, il doit notamment visiter la Grande Mosquée d'Alger et, rencontrer la communauté chrétienne dans la basilique Notre-Dame d'Afrique. Le souverain pontife, qui fait partie de l'ordre des Augustins, doit aussi se rendre à Annaba, l'ancienne cité antique d'Hippone où Saint-Augustin, figure majeure de l'Église, a été évêque, il y a plus de 15 siècles.
En février dernier, lors de l'annonce de ce déplacement, l'Algérie s'était réjouie dans un communiqué : "Cette visite permettra de consolider les liens d’amitié, de confiance et d’entente unissant l’Algérie et l’État du Vatican et ouvrira sans nul doute de nouvelles perspectives de coopération, reflétant leur conviction commune quant à la nécessité de bâtir un monde fondé sur la paix et les valeurs du dialogue et de la justice, face aux différents défis actuels auxquels l’humanité est confrontée". En 2025 déjà, le président Abdelmadjid Tebboune avait rencontré le nouveau pape en audience, trois mois après son élection, symbole d'un rapprochement entre les deux États.

Des relations tendues
Les liens entre le Vatican et l'Algérie n'ont pas toujours été au beau fixe. A l'instar du Maroc, qui a déjà accueilli un pape à deux reprises, Jean-Paul II en 1985 et François en 2019 et de la Tunisie, qui a aussi été visitée par Jean-Paul II en 1996, l'Algérie n'a jamais connu un tel événement. "Ce voyage marque à l'évidence une rupture", souligne ainsi Mehdi Ghouirgate, professeur au département des études arabes à l'Université Bordeaux Montaigne. Lorsqu'il a entendu parler de ce déplacement, cet historien s'est d'ailleurs montré "très surpris". "Depuis l'époque de la guerre d'Algérie, la base idéologique du FLN, c'est un combat mené contre la France, son idéologie et le colonialisme, lequel était en partie lié à l'Église catholique. Il y a donc une forme d'hostilité viscérale exprimée à l'égard du christianisme", explique-t-il.
"Sous la présidence Boumediene, dans les années 1970, puis avec les difficultés croissantes qu'a connu le régime algérien dans les années 1980-1990, la doxa islamiste s'est renforcée. La présence catholique s'est donc étiolée. Alors que son voisin et concurrent marocain a fait en sorte d'apparaître comme une papauté islamique en accueillant Jean-Paul II dans les années 1980, l'Algérie s'est toujours refusée à quelque geste que ce soit", décrit ce spécialiste du Maghreb.

Les relations se sont particulièrement tendues lors de la décennie noire (1992-2002) au cours de laquelle 19 prêtres et religieuses, reconnues depuis comme "martyrs d'Algérie" ont été assassinées. Mais depuis quelques années, une page s'est tournée. Leur béatification à Oran en 2018 a marqué une étape dans le processus de réconciliation. "Il est important de souligner que le pape se rend en Algérie, 30 ans après la mort des moines de Tibhirine, de Mgr Claverie, évêque d'Oran et d'autres figures. Cela semble être l'un des motifs de ce voyage", estime Rémi Caucanas, chercheur associé à l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie de Rome. "Leur martyre n'a pas été un martyre de combat, mais un martyre en faveur du dialogue entre l'Église et l'Islam. Le pape vient aussi rendre hommage à ce témoignage".
Pour cet historien, Léon XIV s'inscrit en ce sens "dans les pas de Saint-Augustin" dont son ordre suit la règle rédigée à la fin du IVe siècle : "Saint-Augustin a une pensée qui permet de fonder le dialogue interreligieux. La démarche du pape est aussi extrêmement puissante".
Depuis le début de son pontificat en mai 2025, le pape n'a effectué qu'un seul grand voyage à l'étranger, mais a déjà été en terre musulmane en Turquie et au Liban en novembre et décembre. Pour Rémi Caucanas, il suit également l'engagement de son prédécesseur. "Je n'aurais pas été étonné que le pape François se soit rendu en Algérie s'il avait encore vécu. Il a posé des jalons qui permettent cette visite".

Une liberté religieuse détériorée
Un déplacement dans un pays où les catholiques ne sont que 10 000 au sein d'une population d'environ 48 millions d'habitants peut toutefois paraître saugrenu. "Les papes précédents ont bien montré que les visites papales ne correspondent pas forcément à la taille des communautés chrétiennes. La signification de l'Église en Algérie ne réside pas dans sa taille numérique. Au contraire, sa petitesse et sa précarité envoient une force symbolique pour les relations islamo-chrétiennes", répond Rémi Caucanas.
Mais la liberté religieuse s'est détériorée au cours des dernières années dans le pays. Selon l'ONG Open Doors, l'Algérie se classe comme la 20e nation dans son index de persécution des chrétiens. Selon une ordonnance de 2006, les associations religieuses non musulmanes doivent bénéficier de l’agrément de la commission nationale des cultes, rattachée au ministère des Affaires religieuses, pour exercer. Cette réglementation a entraîné la fermeture de dizaines d'églises notamment protestantes évangéliques. "La liberté religieuse est extrêmement restreinte", résume ainsi François Mabille, chercheur associé à l’IRIS, directeur de l’Observatoire géopolitique du religieux.

L'ordonnance prévoit également jusqu’à cinq ans de prison pour toute tentative de conversion d’un musulman, une manière de contrer les évangélistes chrétiens, estimés à 60 000 personnes, que les autorités accusent de mener des actions de prosélytisme. A l'inverse, l'Église catholique apparaît plus en odeur de sainteté. "On a l'habitude de dire qu'il s'agit d'une église de présence. Elle n'a pas de mission d'expansion. Ses activités s'inscrivent plus dans des missions d'un Etat providence et tournent autour de l'éducation, de la santé, de la solidarité, mais sans caractère prosélyte affirmé. En ce sens, le pape veut également différencier les catholiques des protestants", estime François Mabille.
Du côté du pouvoir algérien, cette visite permet en tout cas de redorer son image à l'internationale. "Depuis la fin de la présidence Bouteflika, l'Algérie n'a cessé de perdre du terrain, notamment sur la question cruciale du Sahara. Alors que le Maroc a montré une habileté remarquable à jouer la carte du soft power, Alger a multiplié les maladresses", constate l'historien Mehdi Ghouirgate. "Le rapprochement avec le pape permet de replacer une forme de narrative favorable en rappelant que d'un point de vue culturel et historique, il s'agit d'une nation qui existe depuis fort longtemps et qu'elle a eu en son sein des personnages majeurs dont elle peut s'enorgueillir comme Saint-Augustin. C'est un voyage qui à n'en pas douter fera date".
