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"La crise d’ado a bon dos" : face à la détresse psychique des jeunes, ils apprennent à secourir
Alors que plusieurs organismes alertent sur la santé mentale des jeunes, proches et professionnels veulent se former pour ne plus se sentir démunis. France 24 a assisté à une formation aux premiers secours en santé mentale dédiée à la souffrance psychique endurée sous diverses formes par les jeunes.
Treize aspirants secouristes se sont réunis le 21 mai 2026 à l'Institut Le Val Mandé, à Saint-Mandé, pour une formation aux premiers secours en santé mentale des jeunes. © Studio graphique France Médias Monde

Que faire face à un adolescent en souffrance psychique, comment réagir s'il se mutile ou s'il fait part d'idées suicidaires ?

Devant 13 aspirants secouristes réunis à l'Institut Le Val Mandé, à Saint-Mandé (est de Paris), Philippe Maugiron, instructeur et formateur de premiers secours en santé mentale (PSSM), plante le décor : "Plus c'est pris tôt, plus c'est simple et moins ce sera long", dit-il, introduisant le concept de "détection précoce", véritable toile de fond des enseignements qu'il s'apprête à leur délivrer.

En France, bien que la santé mentale ait été érigée au rang de Grande cause nationale en 2025 et 2026 par le gouvernement, méconnaissance et stigmatisation perdurent. Or plusieurs organismes ont récemment alerté sur la dégradation de la santé mentale des jeunes et sur les lacunes dans sa prise en charge.

Dans un contexte de services de pédopsychiatrie sous tension et de délais de prise en charge parfois longs, proches, enseignants, professionnels de terrain ou simples citoyens cherchent aussi à acquérir eux-mêmes des outils afin d'apprendre à repérer les signes de détresse psychique chez un jeune, et réagir de manière adaptée.

Depuis plus de 25 ans, le programme PSSM – né en Australie et dont les contenus, validés scientifiquement, ont été traduits et adaptés au contexte français pour l'association PSSM France, créée en 2018 – a formé plus de huit millions de personnes dans le monde et contribué à faire évoluer la reconnaissance et le soutien en santé mentale.

Mi-avril, PSSM France a passé le cap symbolique des 300 000 secouristes formés. En ce jeudi 21 mai, 13 d'entre eux sont réunis pour une session spécifique s'adressant à des professionnels travaillant au contact de jeunes (de 13 à 21 ans), mais aussi à des proches de jeunes en difficulté.

Répartis autour de tables disposées en îlots, carnets de notes et manuels de formation à portée de main, les participants écoutent en silence. Certains acquiescent, d'autres se réfèrent assez spontanément à des cas qu'ils ont eux-mêmes rencontrés. Durant deux jours, ils apprendront à reconnaître les signes d'un trouble psychique et à tenir un plan d'action face à une intention suicidaire, à des automutilations non suicidaires ou encore aux manifestations parfois plus discrètes d'un trouble anxieux – là où beaucoup ne voient encore qu'une simple "crise d'adolescence".

"La crise d’ado a bon dos" : face à la détresse psychique des jeunes, ils apprennent à secourir
Autour de Philippe Maugiron, les participants à la formation aux premiers secours en santé mentale (PSSM) réfléchissent en groupes aux signaux d'alerte permettant de reconnaître la dépression. © Pauline Rouquette, France 24

"On ne sait pas quoi gérer en priorité"

"Je suis là en tant que maman", explique Magali, mère de deux adolescentes, dont une, "mon aînée de 17 ans, qui a passé quatre années difficiles et qui, j'espère, est dans une phase de mieux".

Alors que les premiers signes de troubles en santé mentale apparaissent généralement à l'adolescence, aux environs de 13-15 ans, ceux-ci sont souvent attribués, par méconnaissance ou minimisation, à la fameuse "crise d'ado", empêchant alors le diagnostic de réelles maladies psychiques telles que la dépression, le trouble bipolaire – souvent huit à dix ans d'errance médicale, selon la Fondation pour la recherche sur le cerveau – ou encore le trouble anxieux généralisé.

C'est ici que réside tout l'intérêt de se former aux premiers secours en santé mentale des jeunes, explique Philippe Maugiron, pour qui "la crise d'ado a bon dos". En effet, assure-t-il, "obtenir de l'aide à l'adolescence peut réduire la probabilité d'épisodes ultérieurs".

"La crise d’ado a bon dos" : face à la détresse psychique des jeunes, ils apprennent à secourir
En petits groupes, les participants à la formation inscrivent ce qui, pour eux, peut être considéré comme symptomatique d'une dépression chez un jeune. © Pauline Rouquette, France 24

Particulièrement actifs et volontaires autour de deux des îlots, des membres du personnel pédagogique d'une école de cinéma francilienne racontent avoir demandé à participer à cette formation pour être mieux armés pour faire face à des situations récurrentes.

L'une d'eux, Marie-Céline, est à ce jour l'une des deux seules secouristes en santé mentale de cet établissement supérieur qui accueille quelque 1 500 étudiants.

Situations de détresse, isolement, automutilation... "Nous sommes en première ligne et nous sentons parfois un peu démunis", dit-elle.

"On a voulu avoir plus de monde qui puisse secourir", ajoute son collègue, Lucien. "Nous faisons face à énormément de situations, des étudiants souvent seuls, arrivant de l'étranger et qui n'ont personne d'autre vers qui se tourner", développe le responsable pédagogique.

Dans un cadre scolaire, avec des jeunes de 17 à environ 21 ans, les problématiques sont souvent complexes. "Il y a eu des cas un peu hors de nos compétences, avec des situations mêlant harcèlement et troubles de la santé mentale. Dans ces cas, on ne sait pas quoi gérer en priorité."

En avril, une enquête de la Fondation hospitalière de France (FHF) a révélé une crise croissante de la santé mentale depuis 2019, avec un impact particulièrement marqué chez les jeunes et les femmes.

"L'adolescence est une phase de grands changements comportementaux mais aussi physiques, et plus encore chez les jeunes filles, et cela peut être particulièrement mal vécu", explique Philippe Maugiron, qui ajoute : "C'est aussi, pour elles, le début de l'expérience de la charge mentale."

Plus largement, plusieurs travaux évoquent une combinaison de facteurs susceptibles de peser sur la santé mentale des adolescentes : rapport au corps, pression scolaire, exposition accrue aux violences sexistes, cyberharcèlement ou encore usage problématique des réseaux sociaux.

Crise suicidaire

La hausse significative des hospitalisations pour tentative de suicide constitue l'indicateur le plus préoccupant de l'enquête de la FHF. En cinq ans, elles ont augmenté de 16,6 % au niveau national.

Chez les adolescentes (10-14 ans) et chez les jeunes femmes (20-24 ans), les chiffres des hospitalisations en lien avec une tentative de suicide atteignent des niveaux particulièrement élevés : +76 % pour les 20-24 ans en cinq ans, et +118 % pour les 10-14 ans sur la même période.

En mai, le service statistique des ministères sociaux (Drees) a lui aussi révélé une augmentation des hospitalisations en 2025 pour un geste auto-infligé chez les personnes âgées de 10 ans et plus, dont une part "largement attribuable aux jeunes filles et jeunes femmes de moins de 30 ans".

Le suicide constitue la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans après les accidents de la route, précise Philippe Maugiron, alors qu'il introduit les signes d'alerte dans la crise suicidaire et la méthode à suivre afin de déterminer l'urgence d'une situation – et d'intervenir en cas de risque.

"La plupart du temps, quand on n'est pas habitués à ce protocole, c'est plus difficile de poser la question que d'y répondre", admet-il, indiquant au groupe les questions à poser à une personne traversant une crise suicidaire, parmi lesquelles : "Penses-tu mettre fin à ta vie ? As-tu déjà un scénario pour te suicider ? Sais-tu où ? Sais-tu quand ?"

La formulation fait réagir plusieurs personnes. Poser une question aussi frontale semble contre-intuitif pour beaucoup.

"Je m'occupe de jeunes dans le cadre de l'animation. Lorsqu'on fait des entretiens, je sais que des jeunes sont en alerte, mais je me demande à quel moment je peux poser des questions aussi directes ?", demande Rachel.

"Gardez à l'esprit que ces questions n'ont rien de maltraitant ou de malveillant. Ne vous laissez pas intimider par le niveau de tension, car il a été prouvé que c'est ce qui fonctionne le mieux", rassure le formateur.

"La crise d’ado a bon dos" : face à la détresse psychique des jeunes, ils apprennent à secourir
La formation est ponctuée d'activités, mais aussi de temps d'échanges, de questionnements et de débats, notamment autour de la prise en charge d'un jeune manifestant des pensées suicidaires. © Pauline Rouquette, France 24

Les craintes d'aborder de tels sujets sont intrinsèquement liées à la stigmatisation qui entoure les troubles psychiques. Stigmatisation elle-même liée à un manque d'information et de communication global autour de la santé mentale et des ressources disponibles.

Afin de combler ces lacunes, l'association PSSM travaille à la réalisation d'un module à destination des collégiens et lycéens, et de temps de rencontre afin de commencer à sensibiliser sur les questions de santé mentale dès le secondaire. "Actuellement, aucun temps n'est dédié à ça dans les établissements en France", regrette Philippe Maugiron. "C'est pourtant essentiel pour lutter contre la stigmatisation."

"J'ignorais que j'avais une santé mentale"

Même au sein des établissements spécialisés, l'orientation vers d'autres ressources disponibles en santé mentale – aussi bien pour les patients que pour les proches – n'est pas toujours optimale.

C'est par elle-même que Magali, également ambassadrice santé mentale dans son entreprise, a découvert l'existence de la formation PSSM, sur Instagram, parmi les contenus sélectionnés par son algorithme en fonction de ce qu'elle a pour habitude de rechercher et de consommer.

"Aucun professionnel de santé ne m'a parlé de cette formation", déplore-t-elle, énumérant les établissements et professionnels – pourtant nombreux – rencontrés dans le cadre de l'accompagnement de sa fille.

Autour d'elle, les autres participants sont unanimes : la question de la santé mentale est encore trop souvent passée sous silence. Philippe Maugiron ne dira pas le contraire. Lorsqu'il était lui-même adolescent, personne ne lui avait parlé de santé mentale. "J'ignorais même que j'avais une santé mentale", dit-il, déplorant d'ailleurs "encore trop de croyances qui circulent, voire de mauvaises définitions".

En 2024, une étude de l'Alliance pour la santé mentale, menée en partenariat avec Elabe, a montré que le tabou et l'ignorance autour des troubles psychiques, qui touchent près d'une personne sur cinq et un tiers des 18-24 ans, restaient majeurs.

Aussi, la moitié des personnes concernées par un trouble psychique disaient le cacher, et pour plus du tiers des Français, ces troubles seraient encore synonymes de dangerosité. Pourtant, insiste Philippe Maugiron, "la stigmatisation est le premier frein au rétablissement".