
Des femmes membres de la Société du Croissant-Rouge iranien se tiennent près des panaches de fumée d'un incendie dans une raffinerie de pétrole, au nord-ouest de Téhéran, le 8 mars 2026. © AFP
En Ukraine, au Soudan, à Gaza… Partout où des conflits font rage, les habitations, les systèmes scolaires et de santé mais aussi les terres agricoles ou encore les sources d'eau potable sont entraînés dans un même cycle de destruction avec des conséquences humanitaires, mais aussi environnementales et climatiques. La guerre déclenchée le 28 février au Moyen-Orient ne fait pas exception, loin de là.
"Les frappes massives menées par les États-Unis et Israël en Iran, et la riposte de Téhéran dans les pays du Golfe, sont responsables d'une catastrophe écologique", alerte l'Observatoire des conflits et de l'environnement (Ceobs). Depuis le début du conflit, le 28 février, cette ONG britannique spécialisée répertorie et analyse à distance les impacts du conflit sur l'air, les sols ou encore les eaux en travaillant avec des données issues de médias, de réseaux sociaux et d'images satellites. Et à ce jour, elle a répertorié environ 300 incidents pouvant entraîner des dégâts sur l'environnement.
"À ce stade, notre principale inquiétude porte sur la pollution générée par le conflit", explique Doug Weir, président du Ceobs. "Car à court, moyen et long terme, celle-ci va avoir un impact sur la santé des populations, sur les écosystèmes terrestres et marins et sur l'accès aux ressources naturelles comme l'eau potable."
Une crainte partagée par le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), dans une note publiée le 13 mars. Ce conflit "risque d’accentuer encore la pression sur les ressources naturelles, d’endommager les écosystèmes marins et terrestres, de compromettre les efforts visant à renforcer la résilience face au changement climatique, et d’affecter […] la sécurité sanitaire des aliments".
Fumées toxiques et pluies noires
L'inquiétude est d'autant plus grande que rapidement cette guerre s'est démarquée en devenant une bataille de l'énergie, faisant des infrastructures énergétiques de la région un véritable champ de bataille.
"Cibler des infrastructures pétrolières et gazières est particulièrement problématique car lorsqu'elles sont touchées, les incendies qui s'y déclenchent libèrent de nombreux gaz polluants comme du CO2, de l'azote, du soufre…" note sur l'antenne de France 24 Mathilde Jourde, responsable du programme Climat, environnement et sécurité à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).
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L'exemple le plus flagrant de cette pollution de l'air est sans nul doute les panaches de fumée et la pluie noire qui se sont abattus sur Téhéran, début mars, après que des frappes israéliennes ont mis le feu à quatre dépôts de carburant près de la capitale iranienne. Ces dégagements ont ensuite voyagé dans le reste de la région puis jusqu’en Afghanistan, en Chine et en Russie, selon le Ceobs.
Puis des "pluies noires", un mélange de pétrole et de pluie ont commencé à tomber sur la ville. "Des millions de personnes ont potentiellement été exposées à cette pollution de l'air, avec des risques aigus pour les personnes déjà vulnérables soit en raison de leur âge soit à cause de problèmes respiratoires préexistants comme de l'asthme", regrette Doug Weir.
Et cette pollution n'aura pas disparu une fois les panaches de fumée dissous. "Certains des polluants libérés peuvent persister dans l'environnement pendant de longues périodes, ce qui signifie que les populations pourront encore y être confrontées dans le futur", précise Doug Weir.
Par ailleurs, outre les frappes sur des structures énergétiques, les attaques sur des bases militaires et les menaces sur les installations nucléaires génèrent d'autres risques potentiels pour l'environnement, note Mathilde Jourde. "La destruction d'installations militaires projette forcément des débris explosifs et des métaux lourds dans l'environnement" - des produits toxiques même en faible quantité, explique la spécialiste.
Quant à la menace d'attaques sur les capacités nucléaires de l'Iran, d'Israël ou d'autres pays de la région, le directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Rafael Grossi, s’est inquiété d’une situation "très préoccupante". "Nous ne pouvons exclure un possible rejet radiologique aux conséquences graves", a-t-il prévenu.
"On a ainsi toute une panoplie d'infrastructures qui sont ciblées, avec, à chaque fois, son lot de dégradations environnementales catastrophiques avec des risques directs, indirects et des conséquences en cascade à très long terme", résume Mathilde Jourde.
"L'environnement est arsenalisé"
Au-delà de la pollution de l'air, les sols et les eaux risquent aussi d'être affectés par le conflit. Car si la pollution générée par les frappes s'échappe dans l'air, elle s'engouffre aussi dans les sols et les nappes phréatiques, rappelle le PNUE.
Surtout, "certaines tactiques de guerre utilisées dans le conflit sont ouvertement destinées à détruire des sols, notamment des surfaces agricoles", dénonce Mathilde Jourde. "Plusieurs spécialistes ont ainsi fait état de l'utilisation de phosphore blanc et de glyphosate déversé au Liban par l'armée israélienne. L'objectif est clairement de détruire la capacité agricole du territoire pour affaiblir le pays et la population", souligne-t-elle.
Dans ce cas, "l'environnement devient même une cible en soi. Il est instrumentalisé voire arsenalisé pour affaiblir la résilience des sociétés après le conflit", insiste-t-elle.
Et là encore, l'histoire montre que les conséquences de ces attaques peuvent se ressentir pendant des décennies. Le Vietnam paie par exemple encore les conséquences de l'utilisation par les forces américaines de l'"agent orange", un herbicide ultra-puissant, lors de la guerre dans le pays dans les années 1960 et 1970.
"Dans les prochaines années, il sera donc indispensable d'effectuer un grand travail de terrain pour caractériser spécifiquement ces dommages environnementaux et identifier les réponses appropriées", appelle ainsi Doug Weir, du Ceobs. "Car avec notre seul travail à distance, nous ne disposons pour le moment d'aucune donnée précise sur les quantités de produits utilisés ou ce qui a été détruit."
Marée noire dans le détroit d'Ormuz
Depuis le début de la guerre, plusieurs incidents ont aussi touché des navires bloqués dans le détroit d’Ormuz, le grand carrefour où transite la grande majorité du commerce des hydrocarbures. Non seulement le président américain, Donald Trump, a fait état de plusieurs bateaux de la marine iranienne coulés mais plusieurs marées noires ont aussi été répertoriées depuis le début du conflit. Une frégate iranienne torpillée a également relargué une nappe de pétrole de plusieurs kilomètres de long au large du Sri Lanka, selon le Ceobs.
Une catastrophe pour la biodiversité extrêmement riche de ce milieu. Plus de 2 000 animaux marins y vivent dont des espèces menacées comme des dugongs, des baleines à bosse, des requins-baleines ou des tortues marines. Ils y cohabitent avec des coraux, mangroves et herbiers marins précieux à la santé de la planète.
Cinq millions de tonnes de CO2
Et le climat, dans tout ça ? Aux conséquences sur l'environnement de la région, la guerre est aussi génératrice d'importantes émissions de gaz à effet de serre, et participe donc au dérèglement climatique.
Les armées du monde entier sont déjà de grands participants au réchauffement de leur planète puisqu'elles utilisent une grande quantité d'énergies fossiles pour faire fonctionner leurs avions, leurs navires et fabriquer leur arsenal. À elles seules, elles représentent ainsi 5,5 % des émissions mondiales de CO2.
Pour ce qui est de l'empreinte carbone de la guerre au Moyen-Orient elle-même, elle est pour le moment très difficile à quantifier. Pour cause, "pour connaître l’empreinte carbone d’une guerre, on calcule les émissions pendant les conflits mais aussi avant et après, notamment les émissions générées dans le futur pour la reconstruction", explique Mathilde Jourde.
Selon une première estimation du think tank américain Climate and Community Institute, sur les quinze premiers jours, le conflit aurait généré 5 millions de tonnes d'émissions de gaz à effet de serre, soit les émissions annuelles d'un pays comme l'Islande.
"Environ la moitié de ce chiffre provient des bâtiments qui ont été détruits, car le béton et l'acier qui seront nécessaires pour les reconstruire sont très émetteurs en CO2", selon Patrick Bigger, directeur de recherches de l'Institut. Ensuite viennent les émissions liées à la destruction des réserves de combustible qui font suite au bombardement des entrepôts d'hydrocarbures iraniens.
Petite lueur d'espoir dans ce tableau bien sombre : "cette guerre met de nouveau en lumière la surdépendance de nombreux pays aux hydrocarbures et aux énergies fossiles", note Mathilde Jourde. "Pour l'Union européenne, comme pour d'autres pays, c'est l'occasion de se rappeler que diversifier son approvisionnement en énergie, notamment en se tournant vers les énergies renouvelables, est aussi aujourd'hui un levier de résilience pour faire face aux enjeux géopolitiques."
Légiférer les atteintes environnementales
Une dernière question reste en suspens : les belligérants devront-ils un jour rendre compte de leurs atteintes à l'environnement ? Si théoriquement cela constitue un crime en vertu du droit international, en réalité, l'application des législations reste en effet très limitée, selon les spécialistes.
Alors que la Cour pénale internationale a récemment publié des lignes directrices sur la manière dont l’environnement doit être pris en compte lors de l’examen de crimes, Mathilde Jourde appelle ainsi à "structurer ce cadre juridique pour mettre en place de véritables mesures pour protéger l'environnement dans les guerres."
