
Les joueurs de Bodo/Glimt lors du match retour de barrages de la Ligue des champions face à l'Inter Milan à San Siro, le 24 février 2026. © Pierro Cruciatti, AFP
C’est l’histoire d’une petite ville de 50 000 habitants, située au-delà du cercle polaire au nord de la Norvège, qui fait trembler le football européen. Ce club encore inconnu il y a quelques années, c’est Bodo/Glimt – "l’éclair" de Bodo en norvégien. Cette saison, il enchaîne les performances en Ligue des champions face à des géants européens du ballon rond.
Manchester City et l’Atletico Madrid en ont fait les frais, en janvier dernier, s’inclinant respectivement 3-1 et 2-1. L’Inter Milan a été la dernière victime du petit Poucet européen lors des barrages du mois de février, battus 3-1 à l’aller et vaincus 2-1 à domicile lors du match retour.
De nombreux observateurs du foot parlent d’authentiques exploits. Pour Xavier Barret, ces performances, au contraire, "ne sont pas vraiment une surprise" au regard des dernières années. "Bodo/Glimt est dans la continuité de ce qu'il a déjà montré. La saison dernière, ils sont allés jusqu’en demi-finale de la Ligue Europa. En 2021, ils ont aussi infligé une sévère correction à l’AS Roma de José Mourinho (victoire 6-1)", explique le consultant de France 24.
S’ajoutent à ces victoires de prestige européennes des performances tout autant rayonnantes sur la scène nationale : Bodo/Glimt règne, en effet, quasi sans partage sur le championnat de Norvège depuis quelques années, l’ayant remporté en 2020, 2021, 2023 et 2024. Avant ce triomphe, le club créé en 1916 n’était, pourtant, pas un cador, avec seulement deux Coupes de Norvège (1975 et 1993) dans son armoire à trophées.
"4-3-3 offensif et tactique millimétrée"
Pendant des décennies, le club n’a pas eu particulièrement de réputation nationale, c’était même plutôt "un habitué de la deuxième division norvégienne", affirme Antonin Bardin, spécialiste du football norvégien pour Nordisk Football, un collectif de passionnés de football scandinave. Et il poursuit : "Jusqu’en 1963, les clubs du nord de la Norvège ne pouvaient pas jouer en championnat contre les autres équipes du sud."
Cette situation était notamment due au manque de communication entre les deux parties du pays, éloignées géographiquement – les villes de Bodo et Oslo sont, par exemple, distantes d’environ 1 200 kilomètres. À cela s’ajoute une croyance ancrée pendant des décennies selon laquelle les clubs du Sud évoluaient à un niveau plus élevé que ceux du Nord.
Après cette "réunification" du football norvégien, Bodo/Glimt a dû attendre ces dernières années pour briller sur la scène nationale. "C’est un club qui a patienté durant 104 ans avant de décrocher son premier titre de champion, mais Bodo/Glimt a tout de même une belle histoire. Entre les années 1970 et les années 1990, nous avons terminé plusieurs fois deuxièmes", expliquait en janvier 2025 à RMC Sport le directeur sportif du club, Havard Skariassen. Bodo/Glimt a aussi frôlé la banqueroute, en 2016, juste avant de connaître une remontée sportive fulgurante.
"En 2017, le club était en deuxième division. Pour tenter de remonter, ils ont nommé sur le banc leur entraîneur adjoint, Kjetil Knutsen, qui est encore aujourd’hui le coach de Bodo/Glimt. Le succès a été immédiat avec une remontée directe en première division", explique Antonin Bardin.
Sous la houlette de l’entraîneur norvégien, le club développe en quelques années une philosophie de jeu qui fait sa renommée actuelle sur la scène européenne. "Il a un jeu en 4-3-3 offensif, avec une tactique vraiment millimétrée", poursuit le spécialiste du football norvégien. "Si vous regardez les buts marqués par Bodo/Glimt, c'est vraiment des enchaînements, des automatismes… Les joueurs se trouvent sur le terrain sans même se regarder."
Un état d’esprit "très représentatif des sociétés scandinaves"
Xavier Barret ne tarit pas non plus d’éloges sur Kjetil Knutsen : "C’est un entraîneur qui fait du travail sur le long terme. Il met en place un jeu avec beaucoup d’intensité. Sur le terrain, les lignes défense-milieu-attaque sont très rapprochées et les joueurs se projettent très vite en contre-attaque, exploitant les espaces avec beaucoup d’habileté", précise le consultant.
Ces préceptes de jeu donnent alors lieu à des séquences footballistiques à même de déstabiliser les plus grandes écuries européennes, comme lors du match retour face à l’Inter Milan. Antonin Bardin note que Bodo/Glimt "joue en Ligue des champions comme d’habitude, presse de la même manière que contre une équipe du championnat norvégien."
Autre facteur déterminant : à domicile, le club de la petite ville côtière de l'Arctique bénéficie de conditions favorables face aux équipes qui viennent les affronter. Dans son petit stade d'Aspmyra d’à peine plus de 8 000 places, Bodo/Glimt a "l’avantage de jouer sur un terrain synthétique", explique notamment Xavier Barret. "C'est toujours un petit problème pour les adversaires, habitués aux pelouses, de s'adapter à ce genre de surface."
Les conditions météorologiques ont leur importance aussi, selon le spécialiste : "Les adversaires ont un long voyage à faire pour venir à Bodo. En plus il fait froid et c’est la nuit – pendant l'hiver là-bas, il ne fait jour que deux heures. Donc c'est un contexte très particulier où les adversaires sont souvent un peu désemparés. Et les joueurs norvégiens exploitent à fond cet avantage du terrain."
Et même quand ils se retrouvent en difficulté sur le terrain, les joueurs de Bodo/Glimt peuvent compter sur leur "énorme" état d’esprit collectif, selon Xavier Barret : "C'est très représentatif des sociétés scandinaves : cet esprit de collectif est ancré en eux. Parce que la rigueur du climat et l'isolement géographique font que tu es obligé de vivre collectivement dans ces régions-là. Cet état d'esprit, on le retrouve dans le foot mais aussi dans d'autres sports comme le ski de fond."
Sobriété économique
Voilà toutes les conditions réunies pour que le club du nord de la Norvège fasse souffler un vent de fraîcheur sur le football européen. "C'est tellement important pour le football que Bodo/Glimt fasse cela, que ce soit encore possible en 2026 qu'un petit club puisse se construire à la force des mains", a notamment expliqué à l'AFP Mads Skauge, vice-président de l'association de supporters J-Feltet. "À une époque où il y a tellement d'argent dans le football, c'est tout à fait unique."
Outre son style de jeu et son positionnement géographique original, Bodo/Glimt s’illustre par sa politique sportive locale, loin des transferts aux sommes souvent astronomiques générés par le football business. Sur la saison 2025-2026, le club norvégien a seulement dépensé six millions d’euros, contre un peu plus de cinq millions engrangés.
"C'est un club à part dans sa manière de travailler : comme les clubs norvégiens et même nordiques en général, Bodo/Glimt n’a pas énormément d'argent et mise tout sur son centre de formation pour sortir des joueurs", explique Antonin Bardin. "Ils ont gardé leurs meilleurs éléments et développé sportivement quelque chose autour d’eux. L'arrivée de la data a aussi été très importante pour eux : comme leur jeu est millimétré, ils ont besoin de joueurs avec des capacités et des rôles précis."
Sobriété économique et investissement sportif semblent faire bon ménage au-delà du cercle polaire nordique. Mais cette politique peut aussi être un frein quand les joueurs sont tentés de quitter Bodo/Glimt, selon Xavier Barret : "À une époque en France, on reprochait aux Nantais que leurs joueurs ne pouvaient pas réussir ailleurs. À Bodo/Glimt c’est un peu pareil : ce sont des joueurs formatés pour réussir à Bodo mais pas forcément ailleurs."
Plusieurs joueurs en vue ont, en effet, connu des échecs dans des clubs européens lorsqu’ils ont tenté leur chance dans d’autres championnats : Patrick Berg n’a tenu que six mois au RC Lens, et Jens Petter Hauge n’est jamais parvenu à s’imposer à l’AC Milan ni à l’Eintracht Francfort. Deux joueurs qui font actuellement les beaux jours de Bodo/Glimt.
