
Le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres veut faire accepter son projet de corridor humanitaire pour sécuriser le passage des engrais dans le détroit d'Ormuz. © Studio graphique FMM
Malgré l'urgence alimentaire et les risques de pénurie, le projet de couloir humanitaire d'engrais dans le détroit d'Ormuz, porté par le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres, peine toujours à convaincre. Présentée le 27 mars, l'initiative prévoit la mise en place d'un mécanisme onusien pour encadrer la circulation des navires transportant engrais et produits agricoles. Objectif : garantir un passage sûr, ordonné et prévisible, en pleine guerre au Moyen-Orient.
L'enjeu dépasse largement la région. L'ONU alerte sur un risque de crise alimentaire majeure : des pays comme le Soudan ou la Somalie, très dépendants des engrais importés, pourraient être frappés par une famine aigüe si le blocage se prolonge.
Selon un document interne consulté par France 24 et PassBlue – intitulé "Mécanisme opérationnel de l'ONU pour le détroit d'Ormuz" – et une carte détaillant une route commerciale "simplifiée", le dispositif reposerait sur une force opérationnelle de l'ONU. Celle-ci ouvrirait un couloir pour les engrais à travers le détroit, indépendamment du conflit.
Les navires souhaitant emprunter ce corridor devraient transmettre leurs informations à une base de données en ligne, tandis que des observateurs de l'ONU déployés dans les ports d'Arabie saoudite, du Qatar, de Bahreïn, du Koweït, d'Irak, des Émirats arabes unis et d'Iran vérifieraient les cargaisons. Les navires autorisés rejoindraient ensuite des zones de coordination en eaux internationales proches du détroit avant de transiter.
Le plan fonctionnerait en deux phases : d'abord relancer les exportations d'engrais et des matières premières connexes depuis les pays du Golfe, puis élargir progressivement le dispositif à d'autres produits de première nécessité. L'ONU assure qu'un tel mécanisme pourrait être opérationnel en sept jours – sans toutefois avancer de calendrier précis.
Les navires de l'ONU "autorisés à passer", selon l'Iran
La réussite du projet dépend largement du soutien, en premier lieu, de l'Iran, ainsi que des États-Unis et des pays du Golfe entraînés dans la guerre après les frappes de représailles iraniennes, consécutives à l'attaque lancée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le 28 février.
Soutien que l'ONU n'est pas encore assuré d'obtenir. L'Iran alterne entre fermeture, réouverture ou restriction du passage dans le détroit, en réponse au blocus naval américain visant ses ports. La voie maritime est quasiment fermée depuis début mars et la situation demeure très volatile.
L'Iran soutient toutefois l'initiative onusienne, a déclaré l'ambassadeur iranien à l'ONU, Amir Saeid Iravani, à France 24 et PassBlue, le 21 avril. "Tout navire de l'ONU est autorisé à traverser le détroit d'Ormuz", a-t-il affirmé. "Pas seulement pour les engrais, mais aussi pour le pétrole et le gaz. Tous les pays peuvent faire une demande auprès de l'autorité compétente [en Iran] et obtenir une autorisation. Seuls les pays agresseurs n'ont pas l'autorisation de passer. Tous les navires de l'ONU, eux, l'ont."
Il a également indiqué que la poursuite des pourparlers entre les Iraniens et les Américains à Islamabad dépendait de la levée du blocus naval américain dans le détroit, ajoutant que Washington aurait accepté en privé mais pas publiquement. "Nous avons reçu des signaux indiquant qu'ils sont prêts à [lever le blocus]."
Un accueil mitigé
L'initiative reçoit quelques soutiens, notamment de l'Union européenne. L'Indonésie l'a décrite comme une étape intermédiaire pouvant atténuer l'insécurité énergétique et alimentaire mondiales. Mais côté Golfe, la prudence domine : le 16 avril, lors d'une réunion de l'Assemblée générale, le Koweït s'exprimant au nom des pays du Golfe – Bahreïn, Émirats arabes unis, Arabie saoudite et Qatar – ainsi que de la Jordanie, n'a fait aucune mention de la proposition d'Antonio Guterres. Un silence qui pourrait être interprété comme un manque de soutien.
La mission américaine auprès de l'ONU a été informée de l'initiative mais n'a donné aucune réponse. Israël n'y a pas non plus fait référence.
Jorge Moreira da Silva, directeur exécutif du Bureau des Nations unies pour les services d'appui aux projets – l'agence en charge de la force opérationnelle – a déclaré à France 24 et PassBlue avoir multiplié les réunions ces dernières semaines pour présenter le mécanisme "aux États membres concernés".
Selon des diplomates, le projet vise aussi à poser les bases d'un effort plus large en faveur de la paix dans la région. L'envoyé spécial d'Antonio Guterres pour le Moyen-Orient Jean Arnault se dirige vers Islamabad, sans participer directement à d'éventuels pourparlers de cessez-le-feu, d'après l'ONU. L'objectif est d'obtenir un engagement ferme de plusieurs pays restés jusqu'à présent largement silencieux.
Course contre la montre
Le calendrier, lui, est serré. La saison des semis s'achève fin mai, et les perturbations actuelles pèsent déjà : entre 10 et 12 % des approvisionnements mondiaux en engrais sont aujourd'hui bloqués, selon l'ONU. Le Programme alimentaire mondial (PAM) a averti le 17 mars que 45 millions de personnes pourraient être menacées de famine si le détroit reste fermé.
"Sans réponse humanitaire suffisamment financée, cela pourrait être synonyme de catastrophe pour des millions de personnes déjà au bord du gouffre", avertit Carl Skau, le directeur exécutif adjoint du PAM.
L'ONU insiste : "La baisse de disponibilité et la hausse des coûts entraîneront des rendements agricoles plus faibles lors des prochains cycles de plantation, augmentant le risque d'inflation durable des prix alimentaires et de besoins humanitaires accrus", indique le document interne.
Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), un tiers du commerce maritime mondial d'engrais transite par le détroit d'Ormuz. Pour que le plan fonctionne, l'Iran, les États-Unis et les pays du Golfe devraient garantir un accès sans entrave aux navires, sans distinction d'origine ou de pavillon. Un point de blocage central pour l'ONU.
"Les discussions sont évidemment délicates lorsqu'on tente de mettre en place un tel mécanisme dans une zone de conflit", a reconnu Stéphane Dujarric, porte-parole d'Antonio Guterres, à PassBlue lors d'un point presse le 16 avril. "Il y a eu des réactions très positives, mais il est évident que toutes les pièces du puzzle doivent être en place pour que nous puissions – disons – en parler un peu plus ouvertement."
Fortes réticences dans le Golfe
Le représentant permanent du Bahreïn à l'ONU, Jamal Fares Alrowaiei, juge le mécanisme insuffisant. "L'initiative aborde des aspects opérationnels importants, mais ne traite pas complètement les menaces sécuritaires actuelles", a-t-il déclaré à PassBlue début avril.
D'autres pays du Conseil de coopération du Golfe craignent qu'un accord avec l'ONU ne confère à l'Iran une reconnaissance officielle ou une forme d'autorité sur le détroit, une perspective qu'ils rejettent. Par ailleurs, ils ont peu d'intérêt à défendre un corridor pour les engrais alors que leur priorité reste l'exportation de pétrole et de gaz.
Un diplomate du Golfe reproche à Antonio Guterres d'avoir présenté ce plan sans consultation préalable, ont indiqué plusieurs diplomates à PassBlue. Certains pays de la région préféreraient également éviter une présence accrue de l'ONU dans le détroit.
Alors que l'ONU cherche une solution à court terme pour éviter une crise alimentaire mondiale, des sources internes à l'organisation craignent la perspective d'un conflit qui s'enlise. "Pour les Iraniens, il est dans leur intérêt que cette guerre s'éternise pour épuiser les Américains", estime un haut responsable onusien qui possède une grande expérience des négociations au Moyen-Orient. "C'est la tactique du crocodile : il étouffe sa proie sous l'eau jusqu'à ce qu'elle cesse de se débattre."
Cette enquête de France 24 a été copubliée avec PassBlue. L'article de France 24 en français a été adapté de l'anglais par Barbara Gabel. Retrouvez ici la version originale.
