
L'émissaire de Vladimir Poutine, Kirill Dmitriev, connaît le gendre de Donald Trump, Jared Kushner depuis plusieurs années. AP - Alexander Kazakov
Pour 14 000 milliards de dollars (12 000 milliards d'euros), le Kremlin espère avoir Donald Trump dans sa poche. Alors que les pourparlers de paix entre les États-Unis, la Russie et l’Ukraine à Genève semblent faire du sur place depuis le 17 février, un autre canal de négociations apparaît plus prometteur.. Du moins pour le président américain et Vladimir Poutine.
L’effort est mené par Kirill Dmitriev, directeur du Fond russe d'investissements directs et émissaire de confiance du président russe censé faire saliver les Américains pour les convaincre de signer des accords économiques avec Moscou. "Le portefeuille de projets potentiels entre les États-Unis et la Russie dépasse les 14 000 milliards de dollars", a-t-il affirmé sur X, mercredi 18 février.
Une généreuse offre pour obtenir à la fois la levée des sanctions américaines et le soutien de Donald Trump au plan de paix russe en Ukraine.
"Non-sens complet"
C’est une somme faramineuse… qui dépasse même ce que le président ukrainien Volodymyr Zelensky a évoqué début février. Il a affirmé que ses services de renseignement avaient appris qu’en parallèle aux négociations de paix officielles, la Russie avait fait parvenir à l’administration Trump le "paquet Dmitriev", censé valoir "seulement" 12 000 milliards de dollars.
Un montant qui avait déjà fait tiquer les économistes et spécialistes de la Russie. "C’est un non-sens complet. La taille de l’économie russe n’est qu’une fraction de ce montant donc je ne vois pas comment il serait possible de promettre une telle somme", assure Maximilian Hess, fondateur du cabinet de conseil Ementena Advisory et auteur de "Economic War: Ukraine and the Global Conflict between Russia and the West" ("Guerre économique : l’Ukraine et le conflit mondial entre la Russie et l’Occident", non traduit).
Plus précisément, "le PIB russe s’élève à deux ou trois mille milliards de dollars [soit 6 fois moins que l’offre de Kirill Dmitriev sur la table, NDLR], donc c’est économiquement inconcevable. Même en étant optimiste, il semble impossible de réussir à signer des contrats pour un montant de 1 000 milliards de dollars", assure Vasily Astrov, économiste et spécialiste de la Russie à l’Institut d'études économiques internationales de Vienne.
Le plus probable est que Kirill Dmetriev "a trouvé un chiffre suffisamment impressionnant pour permettre à Donald Trump de ‘vendre’ à l’opinion des accords économiques avec la Russie", estime Sergey Popov, spécialiste de l'économie russe à l'université de Cardiff.
Malgré l’absurdité du montant officiel, les économistes interrogés préviennent qu’il "y aurait évidemment des bénéfices économiques" à signer des accords avec la Russie pour les Américains. Suffisamment pour convaincre Donald Trump d’en finir avec plus de 10 ans de sanctions économiques américaines contre la Russie (les premières remontent à 2014 et l’annexion forcée de la Crimée par la Russie) ?
Comment appâter Donald Trump
Le magazine britannique The Economist a tenté, mardi 17 février, d’effectuer une estimation plus réaliste des bénéfices pour les États-Unis du "paquet Dmitriev". L’hebdomadaire a pu obtenir des détails sur l’offre russe et “leurs conclusions et les chiffres avancés sont plutôt sérieux et crédibles”, estime Vasily Astrov.
Sans donner de chiffre global, il s’agirait "plutôt de plusieurs centaines de milliards de dollars pour les États-Unis", résume ce spécialiste. Kirill Dmitriev cherche à appâter Donald Trump dans trois domaines : un essor du commerce bilatéral, l’accès à des actifs bloqués et la possibilité de bénéficier directement des ressources naturelles russes, énumère The Economist.
Le plus prometteur peut sembler être les hydrocarbures et autres gisements. La Russie reste un géant du pétrole et du gaz naturel. L’offre de Kirill Dmitriev évoque les ressources encore non-exploitées en Sibérie et dans la région arctique.
"Le futur du secteur pétrolier russe se trouve très certainement en Arctique", reconnaît Vasily Astrov. Exxon Mobil serait probablement ravi de participer à cette aventure nordique à la recherche de l’or noir.
Mais ce sont aussi des revenus très spéculatifs. "Il peut très bien y avoir des gisements qui au final ne sont pas rentables", estime Vasily Astrov. La plupart des installations sont vétustes ou doivent encore être entièrement construites, ce qui pourraient coûter très cher à qui voudrait s’y aventurer.
De plus, "l’industrie extractive en Russie peut rapidement être sujette à expropriation de la part des autorités", note Aleksei Kiselev, économiste à l’École de banque et de finance de l’Institut universitaire européen près de Florence en Italie. Il faut, en effet, une bonne dose d’optimisme ou d’insouciance pour investir dans les hydrocarbures russes sachant que "ce qui est signé un jour peut être révoqué le lendemain par le pouvoir", confirme Sergey Popov.
La crédibilité des informations sur les ressources inexploitées russes est aussi sujette à caution. Kirill Dmitriev vante ainsi toutes les terres rares qui attendent d’être exploitées en Russie. Un argument susceptible de faire mouche aux États-Unis où les terres rares sont perçues comme une ressource vitale dans le conflit commercial et technologique avec la Chine. Washington s'intéresse d'ailleurs aussi beaucoup aux terres rares dont dispose l'Ukraine.
Sauf que "les données géologiques datent de l’époque soviétique et ont été établi sans aucune considération pour l’éventuelle rentabilité économique", explique Vasily Astrov.
McDonald's ou la Chine ?
C’est pourquoi "la source de revenus la plus sûre provient probablement d’une augmentation du commerce bilatérale", estime Aleksei Kiselev. Il y a moins d’aléas liés à la nature du système économico-politique russe, tels que des expropriations unilatérales, lorsqu’il s’agit de vendre ou importer des biens.
Mais l’éventuelle renaissance du commerce bilatéral "ne sera pas à l’avantage des Russes, car les investissements américains ne se feront pas dans des infrastructures ou des services qui pourraient aider l’économie à long terme", nuance Sergey Popov. Il s’agirait de vendre ou acheter des actifs et des biens dont les profits ne profiteraient qu’à une minorité en Russie, d’après les experts interrogés.
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Réessayer
Reste la possibilité pour les Américains de faire main basse sur des actifs bloqués. La guerre d’invasion en Ukraine a fait fuir certains groupes occidentaux dont les actifs ont été bloqués ou revendus à des groupes russes. D’autres sont restés en Russie, mais une partie de leurs revenus a été gelée dans des comptes en banque. "La levée des sanctions pourrait leur permettre de récupérer ces fonds qui ont continué à générer des intérêts", note The Economist.
Des groupes américains comme McDonald’s pourraient aussi vouloir récupérer leurs enseignes "qui avaient été reprises par la chaîne de fast food locale Vkusno i tochka", souligne Vasily Astrov.
C’est plus simple à promettre qu’à faire. Surtout que Kirill Dmitriev semble offrir aux Américains de pouvoir récupérer des parts de marchés détenues auparavant par d’autres groupes occidentaux qui ne sont pas restés. "Les entrepreneurs locaux qui avaient obtenu ces actifs et les entreprises étrangères qui ont eu leurs actifs bloqués auront probablement leur mot à dire et pourraient entamer des procédures pour s’y opposer", explique Maximilian Hess.
Toutes ces promesses russes faites à Washington risquent aussi d’irriter une autre puissance : la Chine. "Quand tout le monde s’est détourné de la Russie, la Chine a cherché à en bénéficier", souligne Vasily Astrov.
Pékin ne va certainement pas rester les bras croisés tandis que Moscou offre sur un plateau à Washington ce que les Chinois pourraient obtenir. "Pour la Russie améliorer ses relations économiques avec les États-Unis, lui permettrait aussi d’être moins en position de faiblesse à l’égard de la Chine", explique Aleksei Kiselev. Pékin n’a probablement aucun intérêt à ce que Kirill Dmetriev réussisse sa mission de séduction économique aux États-Unis.
