logo

Incendie dans l'Aude : "Mieux comprendre les feux de forêt nous permettrait de mieux les anticiper"
Certains incendies, comme celui qui sévit actuellement dans l'Aude, semblent incontrôlables. Alors que ces feux de grande ampleur menacent de se multiplier sous l'effet du dérèglement climatique, en France, des équipes de chercheurs tentent de modéliser le comportement des flammes pour mieux les combattre.
Un hélicoptère Airbus H225 de la Sécurité civile française largue de l'eau sur un incendie de forêt à Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse, dans le sud-ouest de la France, le 6 août 2025. © Idriss Bigou-Gilles, AFP

Des flammes gigantesques et incontrôlables. Depuis mardi 5 août, plus de 15 000 hectares sont partis en fumée dans l'Aude, dans le plus gros incendie de l'été en France. Une personne est morte, plusieurs sont blessées et une est portée disparue.

Alors qu'un dispositif "colossal" a été mis en place, avec 2 150 pompiers mobilisés et un important dispositif aérien, le feu continue de progresser très rapidement dans une fumée opaque, attisé par un temps sec et chaud et un vent fort.

"Une catastrophe d'une ampleur inédite", selon les mots du Premier ministre François Bayrou en déplacement sur les lieux, qui pourrait être amené à se reproduire dans les décennies à venir sous l'effet du réchauffement climatique. 

Pour s'y préparer, des chercheurs tentent de mieux comprendre ces feux de forêt pour apprendre à les anticiper davantage. Parmi eux, Mélanie Rochoux est chercheuse au Centre européen de recherche et de formation avancée en calcul scientifique (Cerfacs) à Toulouse. Depuis plusieurs années, elle étudie le comportement des feux de forêt et leurs interactions avec la météo et la végétation. Elle revient pour France 24 sur les recherches en cours.

Incendie dans l'Aude : "Mieux comprendre les feux de forêt nous permettrait de mieux les anticiper"

France 24 : Depuis son déclenchement mardi, l'incendie qui touche l'Aude semble prendre les autorités par surprise tant les flammes se propagent rapidement. Est-on capable aujourd'hui de prédire comment un feu va évoluer lorsqu'il démarre 

Mélanie Rochoux : C'est justement l'objet de mes travaux. Il n'existe pas, à l'heure actuelle, d'outil opérationnel qui permet d'établir à l'avance le comportement d'un feu et de savoir comment il va se propager, à quelle vitesse ou dans quelle direction.

La réponse va dépendre de facteurs météorologiques – la température, le vent, l'humidité – et de facteurs environnementaux, comme la topographie des lieux et la végétation présente.

La végétation est organisée en strates verticales, avec une couche basse, ce qui est déposé au sol ; une strate intermédiaire, avec des arbustes ; et une strate haute, avec la cime des arbres.

Tout ce qui est proche du sol, majoritairement des végétaux morts comme des brindilles, des feuilles ou des aiguilles de pins, est particulièrement réactif aux changements météorologiques. Quand l'humidité dans l'air est faible, cette végétation s'assèche vite et devient facilement inflammable. Lors d'un départ de feu, c'est donc elle qui va grandement participer à la propagation de l'incendie, en fonction du vent.

Mais dans certains cas, des espèces d'arbres, par exemple au tronc fin, vont aussi prendre feu et brûler sur toute leur hauteur, comme des torches. À l'inverse, certaines espèces d'arbres résisteront mieux au feu, par exemple, parce que leur écorce est plus épaisse.

Dans chaque espace, le scénario d'un incendie va donc dépendre de la combinaison de ces multiples facteurs. Actuellement, tout notre travail consiste à effectuer des simulations et à modéliser des scénarios en nous basant sur les données d'incendies précédents.

Cela est cependant encore au stade de recherches, car nous avons besoin de davantage de données pour consolider nos modèles. Ces dernières semaines, une campagne d'observation a d'ailleurs eu lieu à bord d'un avion du CNRS et de Météo en France. L'objectif était de survoler les feux de forêt en effectuant de multiples relevés sur la nature des incendies, les composantes des nuages de fumées, mais aussi la végétation dans les zones concernées. Les deux prochaines années, cet avion s'envolera pour l'Espagne et le Portugal.

Pouvons-nous anticiper l'ampleur de l'incendie dans l'Aude ?

Dans le cas de l'incendie dans l'Aude, tous les éléments étaient réunis pour avoir un feu de grande ampleur : il y a un vent fort avec des rafales à plus de 50 km/h, des températures élevées à plus de 30°C et une humidité très faible. Et le feu a pris dans de la garrigue, une végétation très inflammable.

Mais la situation a aussi été aggravée par un printemps humide. Pendant les mois de mars et d'avril, il a plu, ce qui a permis à la végétation de commencer à pousser. Sauf que celle-ci a été stoppée net par un mois de juin chaud et sec et l'arrivée d'une sécheresse. On s'est donc retrouvé avec une végétation abondante mais très sèche : de parfaits combustibles.

Ce cocktail explosif, c'est ce qu'on appelle des "phénomènes météorologiques extrêmes conjoints". Et c'est la recette de feux de grande ampleur.

Et Météo France l'avait bien prévu dans sa météo des forêts. L'Aude avait été placé lundi en alerte rouge, c'est-à-dire, à un niveau de risque très élevé. Mais il faut bien se souvenir qu'il n'y a pas d'incendie sans départ de feu. En France, neuf incendies sur dix sont d'origine humaine.

Face à l'ampleur de la catastrophe, peut-on voir une marque du dérèglement climatique 

C'est une étude d'attribution qui déterminera à quel point le dérèglement climatique a rendu cet incendie plus probable. Mais ce qui est sûr, c'est qu'avec le réchauffement climatique, des feux comme celui-ci risquent de se multiplier.

Pour cause, on le sait, le changement climatique rend les événements extrêmes, comme les vagues de chaleur et les sécheresses, plus fréquents et plus intenses. Les "phénomènes météorologiques extrêmes conjoints", comme celui que nous observons dans l'Aude, auront donc plus de probabilité de se produire.

Mais le changement climatique modifie aussi la géographie des feux. Pendant longtemps, ils se sont cantonnés, en France, à la zone méditerranéenne. Mais de plus en plus, ils peuvent toucher n'importe quel endroit de l'Hexagone, tant que les conditions météorologiques sont propices. On l'a vu en 2022 avec des incendies en Gironde, mais aussi dans le Finistère.

En cas d'incendie, la stratégie consiste aujourd'hui à agir très vite pour le maîtriser. Cette nouvelle réalité, avec des feux plus intenses et plus fréquents, met-elle à mal cette politique ?

Effectivement, en France, les pompiers appliquent cette stratégie d'attaque des feux naissants qui consiste à être sur le feu le plus rapidement possible pour le maîtriser. Jusque-là, cette stratégie s'est révélée payante.

Mais effectivement, cette nouvelle réalité multiplie un risque : celui de voir des feux se produire au même moment à plusieurs endroits de l'Hexagone. Et dans ce cas, cette stratégie peut devenir difficile à maintenir. C'était d'ailleurs l'une des craintes des pompiers, en 2022, lors des importants feux en Gironde. Si des incendies avaient dû se déclarer au même moment dans l'arc méditerranéen, la situation aurait été très difficile à gérer.

Les moyens techniques et logistiques restent en effet limités et ne peuvent s'agrandir à l'infini. À long terme, cette stratégie d'attaque ne pourra donc peut-être plus être utilisée de manière systématique. D'autant plus qu'au-delà de la France, le problème se passe en réalité à l'échelle européenne, puisqu'il existe un mécanisme de solidarité européen de lutte contre les incendies. Si un important incendie se déclare en France en même temps qu'en Grèce, les moyens d'actions sont communs.

Dans cette optique, être capable de mieux anticiper les feux permettraient donc de mieux utiliser les moyens à disposition ?

Mieux anticiper permettrait en effet de mieux identifier les feux auxquels s'attaquer en priorité, en identifiant par exemple ceux qui sont les plus à risque d'atteindre les populations ou de dégénérer en mégafeux. Nous pourrions ainsi prépositionner des moyens aériens et humains en fonction de zones prioritaires.

C'est pour cela que nous cherchons à cartographier les zones où de grands feux pourraient se développer. Et à terme, être capables de dire : "S'il y a un départ de feu ici, il se propagerait par là, à cette vitesse, et prendrait telle ampleur." Mieux comprendre nous permettra de mieux anticiper.