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"Un travail à plein temps" : comment "l'empire" d'un roi suisse autoproclamé irrite les autorités
Jonas Lauwiner, décrit comme un excentrique depuis qu’il s’est autoproclamé roi de Suisse en 2019, a profité d’une faille dans la législation helvète pour acquérir un "empire foncier" de 117 000 mètres carrés… gratuitement, et au grand dam des autorités.
Jonas Lauwiner roi autoproclamé de Suisse. © Site officiel du "Roi de Suisse"

Le roi autoproclamé de Suisse en est conscient : il n’est pas apprécié par tout le monde.

"La fonction de monarque est très particulière en Suisse, car elle n’est pas vraiment acceptée. C’est très controversé", confie même Jonas Lauwiner, 31 ans. "Mais je n’ai pas trop de détracteurs, précise-t-il. Et personne ne m’a arrêté, car c’est impossible."

Le "roi Jonas Iᵉʳ", comme il se fait appeler, s’est proclamé monarque "symbolique" de la Suisse lors d’un couronnement organisé en 2019 à l’église Nydegg de Berne, en présence de plusieurs membres du clergé. 

"Un travail à plein temps" : comment "l'empire" d'un roi suisse autoproclamé irrite les autorités
Capture d'écran tirée d'une vidéo du couronnement Jonas Lauwiner, à Berne, en 2019. © YouTube

Ce jour-là, ce résident de Burgdorf, dans le canton de Berne, employé à plein temps dans une entreprise pharmaceutique, avait revêtu un somptueux costume royal et arborait une couronne en or 18 carats ornée de pierres précieuses.

Depuis le début de son "règne", il s'est doté de nombreux attributs du monarque moderne : un uniforme militaire doré porté lors de ses entretiens avec les médias, un site web officiel et une "banque impériale" accompagnée de son "demi-souverain". Sans compter un contingent de dix personnes affecté à "sa protection", qui sécurise souvent ses déplacements.

Une vidéo postée sur son site montre "ses légionnaires" affublés de tout un arsenal militaire, lors d’exercices d'entraînement près d'une grande demeure à la campagne : le "palais" royal.  

"Il y a un roi en Suisse, et c'est moi, le roi Jonas"

La Suisse n'a pas de tradition monarchique et sa constitution ne mentionne aucune famille royale. "Mais je ne suis pas un monarque constitutionnel, rétorque Jonas Lauwiner. Je suis un monarque symbolique. Il y a un roi en Suisse, et c'est moi, le roi Jonas."

Beaucoup l’ont qualifié d’excentrique ou de farceur, mais si se proclamer roi de Suisse est une blague, c’est une blague qu’il prend au sérieux – surtout en ce qui concerne son "empire foncier".

Au cours de la dernière décennie, ce ressortissant binational, suisse et marocain, a profité d’une faille dans la loi helvétique stipulant que si un terrain n’a pas de propriétaire connu, n’importe qui peut en revendiquer la propriété – gratuitement.

C’est ce qui lui permet de posséder désormais environ 150 parcelles de ce type à travers la Suisse, y compris le terrain sur lequel se trouve "son palais".

Jonas Lauwiner est devenu propriétaire foncier le jour de ses 20 ans, lorsque son père lui a offert une petite parcelle agricole achetée à bas prix des années auparavant. "Ce fut le plus beau jour de ma vie. Depuis l’âge de huit ans, j’avais toujours rêvé d’avoir ma propre terre. Mon rêve s’est enfin réalisé", raconte-t-il.

Par chance, la parcelle voisine n’avait pas de propriétaire enregistré, ce qui signifiait qu’en vertu de l’article 658 du Code civil suisse, Jonas Lauwiner pouvait légalement la revendiquer auprès du registre foncier, moyennant quelques centaines de francs de frais de dossier.

"Je me suis alors dit que ça ne pouvait pas être la seule, que ce serait un gros coup de chance si je venais de découvrir la seule parcelle de toute la Suisse, poursuit-il. J’ai donc lancé une grande recherche, et j’en ai découvert une autre, puis une autre, et encore une autre."

"Un empire foncier"

Au total, Jonas Lauwiner a revendiqué plus de 117 000 mètres carrés de territoire suisse sans propriétaire. Bien qu’il ne s’agisse que d’une infime partie de la superficie totale de la confédération, son patrimoine foncier comprend des "sites stratégiques", dont 83 routes.

"Plus de 5 000 personnes empruntent chaque jour mes routes pour rentrer chez elles", précise-t-il. C’est là l’origine de nombreux litiges qui l’opposent actuellement aux autorités suisses. 

"Un travail à plein temps" : comment "l'empire" d'un roi suisse autoproclamé irrite les autorités
Photo postée sur les réseaux sociaux par Jonas Lauwiner. © jonas_lauwiner via Instagram

Ainsi, dans le petit village de Geuensee, dans le centre du pays, les autorités locales souhaitent récupérer une rue que Jonas Lauwiner a acquise en toute légalité. En échange, celui-ci leur a proposé soit de lui verser 150 000 francs (164 000 euros), soit de la rebaptiser "Chemin Lauwiner".

Les autorités ont refusé son offre, et l’avocat local Loris Fabrizio Mainardi a déposé une plainte pénale pour "exploitation abusive à des fins lucratives".

"L’opérette dramatique de M. Lauwiner ne m’intéresse pas en soi. Ce qui me rend fou, c’est qu’il essaie de faire pression sur des personnes en situation de vulnérabilité en leur imposant ses propres exigences financières", a déclaré Loris Fabrizio Mainardi à la chaîne d’information locale RTS.

D'autres se sont indignés des "frais d'entretien" que Jonas Lauwiner facture pour l'utilisation de certaines routes. "Il demande de l'argent pour quelque chose qui ne nécessite pas d'investissement significatif", a déclaré le député local Josef Schuler à RTS depuis le village lucernois de Hochdorf, où il possède une autre route. "Je pense qu'il se moque un peu de nous."

"Un travail à plein temps"

"La seule chose que je facture, ce sont les frais d’entretien, je ne tire aucun profit de ces routes", se défend Jonas Lauwiner. Il m’arrive parfois de vendre une route, et c’est ainsi que je réalise des bénéfices."

Il tire davantage de revenus de l’octroi de permis de construire sur ses terrains et de la vente aux entreprises énergétiques du droit d’installer des infrastructures telles que des canalisations et des câbles.

Gérer tout cela "est un travail à plein temps, dit-il. Ce n’est pas facile d’entretenir 149 parcelles de terrain."

Plusieurs cantons suisses ont désormais l’intention de modifier leurs lois afin de donner aux communes locales un droit de préemption sur les terrains non réclamés et d’empêcher d’autres personnes de suivre l’exemple du "monarque".

Mais, selon Jonas Lauwiner, cette mesure arrive trop tard. Les parcelles sans propriétaire étant rares au départ, il a déjà revendiqué la quasi-totalité de celles qui avaient une quelconque valeur. "Il n’en reste que quelques-unes, mais elles n'en valent pas la peine. On ne peut rien en faire."

Il estime que les autorités sont irritées parce qu’il a mené à bien sa "campagne" en toute légalité. "C’est pour ça que c’est si drôle. Ils sont simplement jaloux de ne pas avoir eu la même idée que moi ", dit-il.

"Un travail à plein temps" : comment "l'empire" d'un roi suisse autoproclamé irrite les autorités
Capture d'écran tirée d'un clip de campagne de Jonas Lauwiner. © jonas_lauwiner via Instagram

Une idée qui fait aujourd’hui de Jonas Lauwiner le dirigeant d'une entreprise s’apparentant davantage à une société de gestion foncière. Il assure ne pas être avide de pouvoir ou de vouloir étendre son "empire".

"Je n’ai pas l’énergie pour ça. Au final, je veux vraiment vivre en paix, sur une plage quelque part pour profiter de la vie ", dit-il. Sauf que pour l’instant, il n'envisage pas de se retirer de la vie publique. 

Après avoir remporté, en 2024, un siège au conseil municipal de Burgdorf, avec près de 700 voix en tant que candidat indépendant sous le nom de "King Jonas Lauwiner", il souhaite désormais briguer des fonctions plus élevées.

"Le problème, c’est qu’il est très difficile d’y accéder en tant qu’indépendant et que je ne peux pas emmener mes troupes en politique. Mais c’est quelque chose que je veux vraiment faire. Je tente ma chance au Conseil national [chambre basse de l'Assemblée fédérale suisse, NDLR]. Je tente ma chance au Conseil des États [la Chambre des cantons. Je tenterai ma chance partout."

Article adapté de l'anglais. L'original est à retrouver ici.