
Les propriétaires de cette boutique de tapis à Téhéran ont publié un message sur X le 5 mai 2026, suppliant les clients de venir dans leur magasin, leurs ventes s’étant effondrées depuis le déclenchement de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, le 28 février. © https://x.com/sepidashun
Avant même le déclenchement de la guerre, l’économie iranienne s’enfonçait depuis des années, minée par les sanctions internationales liées aux activités nucléaires du régime, une corruption profonde et une gestion défaillante, et rendant la vie quotidienne de plus en plus difficile pour des millions de personnes.
Au cours de la dernière décennie, en Iran, plusieurs grands mouvements de protestation, locaux ou nationaux, ont été déclenchés par des revendications économiques, notamment en 2019 et en janvier 2026. Des dizaines de milliers de manifestants ont été tués, arrêtés ou blessés.
Depuis le 28 février, date à laquelle les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran, dont le régime a coupé l’accès à Internet, la situation économique s’est fortement dégradée. Des Iraniens issus de la classe moyenne avec lesquels nous avons échangé font état d’une situation devenue intenable. Ils redoutent de ne plus pouvoir subvenir à leurs besoins alimentaires dans les mois à venir, si rien ne change.
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Accepter Gérer mes choix"Nous essayons simplement d’acheter à manger et de garder un toit au-dessus de nos têtes"
Sarina* possède une petite boutique en ligne où elle vend des objets artisanaux et décoratifs. Installée à Téhéran, son entreprise rencontre des difficultés depuis qu’en janvier dernier, le régime iranien a coupé l’accès à Internet en réaction aux manifestations massives.
"J’ai une boutique en ligne, donc tout se passe sur Internet. Nous commandons, nous achetons, nous vendons en ligne. Tout dépend d’Internet, surtout d’Instagram, qui est notre vitrine. Depuis janvier, nous ne faisons que perdre de l’argent.
Avant, nous réalisions entre 100 et 150 millions de tomans de chiffre d’affaires par mois [660 à 1 000 euros, selon le taux de change de janvier 2026, NDLR]. Depuis quatre mois, c’est zéro.
La plupart des fabricants avec lesquels nous travaillons ferment parce qu’ils n’ont plus de commandes, et je pense que nous allons nous aussi fermer dans les prochains jours. Nous n’avons aucune commande, et chaque journée représente des coûts supplémentaires pour moi. Je suis lourdement endettée.
La crise n’est pas seulement due à la coupure d’Internet : c’est l’économie dans son ensemble. Si le gouvernement rétablit la connexion Internet maintenant, je ne pense pas que cela changera grand-chose. Les gens n’ont pas d’argent pour acheter. Nous essayons simplement d’acheter à manger et de garder un toit au-dessus de nos têtes. Les vêtements, l’artisanat et l’art sont devenus des produits de luxe."
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Accepter Gérer mes choixLe témoignage de notre Observatrice concorde avec les chiffres publiés par les autorités iraniennes. Depuis le début de la guerre, le 28 février, et la coupure d’Internet imposée ensuite par le régime, plus d’un million d’emplois ont été supprimés et plus de deux millions de personnes ont perdu leur source de revenus, a déclaré le vice-ministre du Travail, Gholamhossein Mohammadi, le 19 avril.
Des experts indépendants avancent toutefois des chiffres encore plus alarmants. Plusieurs spécialistes iraniens estiment que plus de 20 millions d’Iraniens (plus d’une personne sur quatre) tirent leurs revenus d’Internet, et que la coupure du réseau coûte environ 80 millions de dollars par jour.
"Il y aura une nouvelle grande révolte provoquée par la faim"
Saman* est le PDG d’une petite start-up "business to business" (B2B) en pleine croissance.
"Nous sommes une petite start-up de services. Nous avions 28 employés et nous avons dû en licencier 25 parce que nous avons perdu nos clients, et payer leurs salaires nous coûtait très cher. Je prends régulièrement de leurs nouvelles, malgré tout.
Malheureusement, 12 d’entre eux sont toujours au chômage, et les autres ont trouvé de nouveaux emplois dont le salaire ne suffit pas. Alors, lorsqu’ils terminent leur premier travail, ils se mettent à faire des livraisons ou à conduire pour Snapp! [l’équivalent iranien d’Uber, NDLR]. Et je parle de personnes très diplômées, d’ingénieurs et de diplômés universitaires.
Le secteur privé est mort. Les seules commandes que nous avons encore viennent du secteur public. Il y en a beaucoup, mais ils n’ont pas d’argent pour payer. Nous fournissons donc le service, mais il faut des mois pour être payés, quand nous le sommes.
Par ailleurs, la hausse constante des prix est un énorme problème. Il y a quelques semaines à peine, j’ai dû acheter une fourniture indispensable pour 1 million de tomans [4,70 euros]. Maintenant, je dois payer 1,5 million [7,10 euros], si je trouve encore quelqu’un prêt à me la vendre, parce que les fournisseurs ne sont pas certains qu’après m’avoir vendu leurs produits, ils pourront reconstituer leur stock au même prix sans perdre d’argent."
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Accepter Gérer mes choixLa monnaie iranienne a perdu plus de 60 % de sa valeur en seulement six mois, plongeant les importateurs dans le chaos. Beaucoup disent que vendre leurs produits est devenu trop risqué, car l’argent qu’ils gagnent en tomans risque de ne plus suffire à racheter les mêmes produits une fois converti en devise étrangère. La monnaie iranienne, connue à l’international sous le nom de rial, est devenue la devise la plus faible au monde.
Saman poursuit :
"J’ai la très forte impression que si nous ne sortons pas très vite de cette impasse, il y aura une nouvelle grande révolte provoquée par la faim. Tous les gens que je connais autour de moi utilisent leurs économies pour manger et payer les factures. Ces économies ne sont pas infinies, et il y a des millions de personnes qui n’ont plus d’économies, ou qui n’en ont jamais eu.
Je n’ai pas d’enfants, mais si vous êtes père ou mère et que vous ne pouvez pas nourrir votre enfant, vous êtes prêt à brûler le monde entier."
En janvier 2026, l’Iran a connu les plus grandes manifestations anti-régime de son histoire, une contestation alimentée par des revendications économiques. En seulement deux jours, le régime iranien a tué plus de 35 000 manifestants, selon des organisations de défense des droits humains.
Rima, une femme retraitée, raconte à quel point la nourriture est devenue chère dans un pays où le salaire minimum mensuel est d’environ 16 000 000 de tomans, soit 76 euros au moment de la rédaction de cet article :
"Je suis retraitée et je vis seule. Ma pension est de 15 millions de tomans [71 euros].
Un petit poulet coûte 900 000 tomans [4,20 euros], 32 œufs coûtent 600 000 tomans [2,85 euros], la viande rouge est autour de 1,5 million de tomans [7,10 euros], et un petit panier de fruits et légumes coûte plus de 2 millions de tomans [9,50 euros]. Donc si mon fils et ma fille ne m’aident pas chaque mois, je ne peux pas survivre."
Selon les statistiques officielles, le prix du riz a augmenté de plus de 300 %, celui de l’huile de plus de 400 %, celui du poulet et de la viande de 170 % à 220 %, tandis que les prix alimentaires dans leur ensemble ont progressé d’environ 200 % au cours des 19 derniers mois.
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Accepter Gérer mes choix"Un emploi sur cinq dans le cyberespace iranien va disparaître"
Ramak* est cadre dans une start-up technologique iranienne qui compte des dizaines de millions d’utilisateurs.
"La situation des grandes start-ups en Iran est très confuse et contradictoire. D’un côté, comme l’Internet mondial est coupé, toutes ces petites boutiques en ligne et entreprises qui travaillaient auparavant sur Instagram se sont tournées vers des plateformes nationales comme Divar [l’équivalent iranien d’eBay], Digikala [l’Amazon iranien], Torob [le Google Shopping iranien] ou Snapp! [l’Uber iranien]. Ces plateformes ont donc encore plus d’utilisateurs.
Mais de l’autre, comme l’économie intérieure traverse une crise paralysante et que les gens n’ont pas d’argent à dépenser, il y a beaucoup moins de transactions et moins de bénéfices pour les grandes start-ups. Elles licencient donc.
Notre prévision, c’est qu’au moins un emploi sur cinq dans le cyberespace iranien va disparaître dans les prochaines semaines, voire dans les prochains jours.
La guerre est aussi arrivée à un moment où les grandes start-ups iraniennes utilisent massivement l’IA. Il y a quelques semaines, Digikala a licencié plus de 2 000 employés parce qu’ils ont presque tous été remplacés par l’IA."
Selon le syndicat iranien du commerce en ligne, les start-ups iraniennes ont perdu entre 25 % et 70 % de leurs revenus depuis le début de la guerre, selon leur secteur d’activité.
Selon l’Organisation iranienne de protection sociale, avant même la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran, plus de 34 millions d’Iraniens vivaient sous le seuil de pauvreté absolue. Mais selon les experts, la classe moyenne du pays sombre dans la pauvreté à un rythme encore plus soutenu depuis le début de la guerre.
*Leurs noms ont été modifiés à leur demande, pour préserver leur anonymat.
