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Camps de regroupement en Algérie : "Une histoire extrêmement inhumaine" et oubliée
Entre 1954 et 1962, l'armée française a déplacé de force dans des camps de regroupements plus de 2 millions de paysans algériens du djebel et des Hauts plateaux. Environ 200 000 personnes y ont trouvé la mort. Dans "Une tragédie occultée de la guerre d'Algérie", la journaliste Lorraine Rossignol livre une enquête sur ces camps de la honte passés sous silence en France comme en Algérie.
Camp de regroupement en petite Kabylie (Bordj Tahar), 1959. © Michel Bugeaud

"Les militaires qui nous avaient entassés ici semblaient dépassés. Nous étions arrivés en catastrophe. Rien n'avait été prévu. Ni abri, ni sanitaires, ni ramassage des déchets. Les détritus s'amoncelaient". Le 25 août 1958, Fatima Arridj découvre avec horreur la plage désertique de Messelmoune, située à l'ouest de Tipaza. "Je garde en mémoire cette journée passée, pour la première fois, loin de chez moi. Le désœuvrement m'accablait. J'étais à attendre qu'on me donne un morceau de pain, moi qui n'avais jamais demandé l'aumône", avait-elle raconté en 2008 au chercheur algérien Mohamed Rebah.

Cette femme fait partie des 2 378 fellahs [paysans NDLR], originaires du Dahra, un massif montagneux situé à une centaine de kilomètres à l'ouest d'Alger, déplacés de force dans ce camp de regroupement sur la côte par l'armée française. Son témoignage est cité dans l'ouvrage "Une tragédie occultée de la guerre d'Algérie – Les camps de regroupement" (éditions Actes Sud) écrit par la journaliste Lorraine Rossignol.

Depuis 2022, cette grande reporter au service Enquêtes et reportages de Télérama, s'est penchée sur cette histoire longtemps mise sous le tapis. "Je l'ai découverte dans le cadre d'un numéro consacré aux questions mémorielles de la guerre d'Algérie pour les 60 ans des accords d'Evian. Avant, je n'en avais jamais entendu parler", explique-t-elle. "J'ai réalisé que cette dimension du conflit assez phénoménale n'avait pas été partagée et cela m'a intriguée. C'est une histoire extrêmement inhumaine".

Camps de regroupement en Algérie : "Une histoire extrêmement inhumaine" et oubliée
Vue de l’intérieur du camp de regroupement d’Ouled Askeur, Petite Kabylie, 1960. © Michel Bugeaud

"Couper la population des insurgés"

Selon le sociologue Michel Cornaton, auteur d'une thèse sur les camps de regroupement, au moins 2 350 000 individus, soit 26 % de la population musulmane de l'époque, ont été déplacés dans ces camps, sans compter le million de personnes contraint de quitter leur domicile durant la guerre. "Au final, on arrive au tiers de la population rurale algérienne", estime Lorraine Rossignol.

Ce déplacement massif de population n'est pourtant pas inédit. En Algérie, l'armée française a appliqué des méthodes déjà utilisées lors de la guerre d'Indochine (1946-1954). "C'était une politique contre-insurrectionnelle typique des guerres de décolonisation", résume la reporter. "L'idée était de couper la population des insurgés pour qu'elle ne puisse pas les soutenir". Ces paysans du djebel (montagne, NDLR] ou des hauts plateaux sont donc coupés de leur terre pour empêcher qu'ils n'apportent un soutien logistique aux fellagha [combattants, NDLR], ces maquisards de l'Armée de libération nationale en lutte contre la France.

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Contrôle d’identité de nomades berbères, au cours d’une opération militaire dans le djebel El Kantara, secteur d’Aumale (Sour El Ghozlane), Hauts Plateaux, mars 1961. © Marc Garanger

Comme l'a raconté Jean-Claude Doussin, un appelé français du contingent, ce déracinement s'est effectué dans la violence : "Personne ne doit rester sur place. Ces douars seront détruits. Si l'envie en était venue à certains, des dissuasions simples existent : on met le feu et quelques obus de mortier bien placés suffissent…" Après avoir été déplacés, ces Algériens se retrouvent dans des camps de fortune qui pour certains se résument à des huttes précaires construites dans l'urgence.

"Jamais je n'avais imaginé que l'Algérie, ça puisse être ça, qu'on pouvait traiter les gens de la sorte, comme du bétail. (…) Cette souffrance infligée, cette immense détresse dans laquelle on immerge ces hommes, au point de les traiter comme des animaux, voire comme des 'sous-animaux'", avait également décrit Jean-Marie Mire, un autre jeune soldat français dans ses carnets.

Environ 200 000 morts

Ces quelque 2 500 camps ont pour point commun une extrême misère. L'armée française les a créés dans la précipitation. Les déplacés manquent de tout : de nourriture, de soins, et de moyens de subsistance. "C'était de simples ruraux, des nomades ou des semi-nomades qui vivaient d'activité agricole vivrière suffisante pour eux", explique Lorraine Rossignol. "Comme de nombreux hommes se sont retrouvés sur le front pendant la guerre, que ce soit du côté de la guérilla ou des Français, il ne restait souvent que les femmes dans les camps et elles n'avaient aucun moyen de survie. Elles étaient complètement livrées à l'assistance alimentaire pour nourrir leurs enfants".

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Colonne d’Algériennes regroupées, de retour d’un marché éloigné où elles pouvaient s’approvisionner, Petite Kabylie, 1960. © Michel Bugeaud

Les conséquences sont effroyables. D'après les estimations de l'historien, Fabien Sacriste, auteur lui aussi d'une thèse sur le sujet, 200 000 personnes décèdent dans ces camps, principalement des enfants. "Les premiers jours, il y eut beaucoup de morts au camp. Surtout chez les enfants qui succombaient à la dysenterie. Les nuits étaient fraîches. Je tressaillais lorsque j'entendais, dans le silence, les femmes pleurer leurs bébés morts d'inanition", a dépeint Fatima Arridj qui a elle-même perdu sa petite fille, âgée de cinq ans.

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Fillette dans une mechta à Sidi Khales. Sur le mur, un motif berbère, signe de protection contre “le mauvais oeil”, que l’on retrouve en tatouage sur le visage des femmes. Secteur d’Aumale (Sour El Ghozlane), octobre 1961. © Marc Garanger

Le rapport Rocard

Cette maltraitance se fait sous les yeux et avec la complicité de milliers de militaires français. Il faut attendre le rapport en 1959, d'un jeune élève de l'ENA, Michel Rocard, pour que la tragédie des camps de regroupement soit connue en métropole. En stage en Algérie, le futur Premier ministre socialiste [1988, NDLR] découvre cette réalité, alerté par l'un de ses amis qui y effectue son service militaire. 

Après s'être rendu dans une quinzaine de camps, l'énarque remet son enquête accablante à Paul Delouvrier, délégué général en Algérie. "Une loi empirique a été constatée : lorsqu'un regroupement atteint 1 000 personnes, il y meurt à peu près un enfant tous les deux jours", écrit notamment le jeune Michel Rocard dans sa note. Il n'hésite pas à décrire une "dépendance totale" des fellahs, une assistance alimentaire "insuffisante" ou encore une situation sanitaire "déplorable". 

Deux anciens résistants rescapés de Dachau font fuiter le document à la presse. En avril 1959, des extraits sont publiés dans Le Monde et France Observateur. L'opinion française est scandalisée. Certains n'hésitant pas faire la comparaison avec les camps de concentration nazi. Le pouvoir essaye de sauver la face, comme le souligne Lorraine Rossignol : "Le Premier ministre Michel Debré a parlé d'un complot fomenté contre la France à la fois par le FNL et par la Chine qui était son alliée". La presse étrangère s'empare aussi du sujet. L'Assemblée générale des Nations Unies mentionne même les camps de regroupement en Algérie dans un mémorandum.

Embrigader la population

Le gouvernement français n'a donc pas le choix et débloque une aide d'urgence de 100 millions de francs (2 millions d'euros) pour améliorer le ravitaillement des regroupés. Mais malgré ce "scandale", ces camps ne disparaissent pas. Alors que les opérations militaires se poursuivent dans le djebel, de nouveaux lieux de regroupement sont mêmes créés. "Cela a été habilement masqué par les autorités françaises qui ont fait appel à la Croix-Rouge ou au secteur caritatif pour les transformer en camps de réfugiés, alors que ce n'était pas du tout la même chose", estime la journaliste. "L'opinion publique est finalement passée à autre chose".

Dans les camps, alors que la situation perdure, les militaires français essayent même d'embrigader les déplacés et de les faire adhérer à la lutte contre l'indépendance. Un programme de scolarisation est ainsi mis en place pour les enfants. Des appelés jouent le rôle des instituteurs. Editorialiste à TV5, Slimane Zeghidour a grandi dans le camp de regroupement d'Erraguene et a bénéficié de cette éducation. "Sans la guerre, je ne serais pas là aujourd'hui pour vous parler et témoigner. Je n'aurais pas connu l'école. Je n'aurais pas été soigné de la tuberculose", avait-il confié au site de TV5 en 2022.

Lorraine Rossignol estime toutefois que ce parcours remarquable reste "une exception". "C'est complètement fou d'imaginer une seconde qu'on puisse se faire des alliés d'une population qui est à ce point violentée", insiste l'autrice.

Camps de regroupement en Algérie : "Une histoire extrêmement inhumaine" et oubliée
Contrôle d’identité de nomades berbères, au cours d’une opération militaire dans le djebel El Kantara, secteur d’Aumale (Sour El Ghozlane), Hauts Plateaux, mars 1961. © Marc Garanger

Une amnésie dans les deux pays

Au sortir de la guerre en 1962, les dommages sont considérables. Au-delà du nombre de victimes, il s'agit "d'une catastrophe économique et identitaire", résume la journaliste. "La plupart de ces gens n'ont plus d'activité et de ressources propres. Ils doivent se débrouiller". Certains décident même de rester encore pendant des années dans ces camps. "Il y a ainsi eu une énorme perte dans la transmission des savoirs et de tout un patrimoine culturel qui était lié à cette vie dans le djebel ou sur les plateaux", ajoute Lorraine Rossignol.

Camps de regroupement en Algérie : "Une histoire extrêmement inhumaine" et oubliée
Camp de regroupement du Mezdour, vu de l’intérieur du poste militaire. Entre la Kabylie et les Hauts Plateaux, entre Aumale (aujourd’hui Sour El Ghozlane) et Sétif, janvier 1961. © Marc Garanger

La transmission ne s'est également pas faite au niveau de la mémoire. Que ce soit en France ou en Algérie, un voile a été posé sur cet épisode sombre de l'histoire commune des deux pays. "Du côté français, on a voulu tourner la page de cette guerre maudite. Cela est tellement peu à l'honneur de la France qu'on ne s'est pas précipité pour partager cette histoire", analyse l'autrice de l'ouvrage "Une tragédie occultée". "Du côté algérien, il y a toujours un récit héroïque de cette guerre. Ces camps qui ont réduit les gens à un état animal sont extrêmement dégradants. Ce n'est pas le souvenir qu'on veut garder. C'est aussi un véritable traumatisme qui est difficile à raconter à ses enfants", ajoute Lorraine Rossignol.

Depuis la sortie de son livre, la journaliste reçoit de très nombreux témoignages, notamment d'Algériens. Beaucoup la remercie d'avoir enfin mis en lumière les camps de regroupements : "Ils me disent que grâce à moi, ils retrouvent enfin une part de leur mémoire".