En 2007, le défunt président Conté avait dû faire face à une grève générale (photo) portée par les principaux syndicats du pays. Aujourd'hui au pouvoir, la junte militaire déclare que "le gouvernement n'a pas fait son devoir".
D’un dictateur à l’autre. En cinquante ans d’indépendance, les Guinéens auront connu deux chefs de l’Etat au pouvoir absolu, Sékou Touré, le "père de l’indépendance", et Lansana Conté, mort le 22 décembre dernier après 24 ans de règne. La population fait aujourd’hui face à une transition en forme de coup d’Etat. Quelques heures seulement après l’annonce du décès de Lansana Conté, Moussa Dadis Camara prenait en effet la tête d’une junte militaire pour s’emparer du pouvoir.
Décédé à l’âge de 74 ans des suites d’une longue maladie, Lansana Conté aura, jusqu’à la fin, travaillé à maintenir son joug sur un pays exsangue. Sans avoir préparé une quelconque succession. L’homme fort de Conakry comptait accomplir la totalité de son mandat qui courrait jusqu’en 2010.
En 2003, Lansana Conté avait été réélu dès le premier tour de la présidentielle, avec plus de 95 % des voix, lors d’un scrutin boycotté par tous les chefs de l’opposition. Appartenant à l'ethnie soussou, minoritaire en Guinée, aimant à se présenter comme un modeste planteur de riz et résidant, surtout à la fin de sa vie, dans son village de Wawa, à 80 km de Conakry, Lansana Conté gardait avec son clan la haute main sur les affaires du pays. Il aura réussi à déjouer plusieurs tentatives de coups d’Etat et à contenir différentes manifestations sociales.
La grande grève de 2007
Les derniers mouvements de protestation datent d’à peine un mois. En novembre 2008, des milliers de Guinéens descendent dans la rue pour s’élever contre la cherté du carburant et les coupures d’électricité. Les manifestations sont violemment réprimées, les forces de sécurité n’hésitant pas à tirer à balles réelles. Au moins quatre personnes sont tuées dans la banlieue de Conakry, selon l’organisation Human Rights Watch.
Mais sans doute davantage que ces manifestations, la grève générale de début 2007 contre la corruption, la mauvaise gouvernance et la détérioration de l’économie a constitué un défi majeur pour les autorités. Ce mouvement a été lancé par les principales organisations syndicales du pays, qui ont formé un front commun.
Les syndicats réclamaient notamment la nomination d’un gouvernement d’union nationale et d’un Premier ministre issu de la société civile. Ils dénonçaient également la décision prise par le président Conté de libérer l’ancien président du patronat, Mamadou Sylla, ainsi que l’ex-gouverneur de la Banque centrale et ancien ministre de la Jeunesse, Fodé Soumah, tous deux inculpés de détournement de fonds publics.
Selon les bilans dressés par plusieurs ONG, au moins 186 personnes auraient trouvé la mort durant les événements de janvier et février 2007. Un rapport de Human Rights Watch, publié en avril 2007 et intitulé "Mourir pour le changement", a présenté en détail la façon dont les forces de sécurité guinéennes ont brutalement réprimé les manifestations à travers tout le pays.
Sous la pression de la communauté internationale, et sur proposition des syndicats, un nouveau Premier ministre avait alors été nommé en la personne de Lansana Kouyaté. Il sera limogé quelques mois plus tard et remplacé par Ahmed Tidiane Souaré, un proche du clan présidentiel.
"Sauver un peuple en détresse"
Cette grève générale a témoigné de l’ampleur du malaise social parmi la population. Malgré la richesse minière de son sous-sol - la Guinée est le premier exportateur mondial de bauxite - le pays se classe parmi les plus pauvres du monde. Il occupe le 160e rang (sur 177) de l’indice de développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud). Près de la moitié de la population vit ainsi sous le seuil de pauvreté. La corruption explique en grande partie cet état de fait. L’association Transparency International, qui publie chaque année un indice de perception de la corruption, attribue au pays le 168e rang (sur 179).
C’est d’ailleurs un communiqué à teneur résolument sociale que le capitaine Moussa Dadis Camara a lu pour expliquer le putsch. "Le gouvernement n’a pas fait son devoir, il n’a pas mérité la confiance de la nation", a-t-il déclaré le 23 décembre lors de sa première allocution télévisée à la nation. Pour justifier le coup d’Etat, il a évoqué "un acte civique" visant à "sauver un peuple en détresse". Deux jours plus tard, la junte a obtenu l’allégeance du Premier ministre et de son gouvernement.
Une intersyndicale, à l'origine des soulèvements populaires de 2006 et 2007, a pour sa part "pris acte" de la prise du pouvoir par la junte, prenant en considération "la volonté exprimée par le peuple pour un véritable changement".