logo

Les autorités chinoises ont sanctionné, samedi, des responsables de Zhongzhi Enterprise Group, l’une des plus importantes institutions financières de l’ombre en Chine. Les difficultés de ce conglomérat mettent en évidence le poids de ce secteur alternatif dans l’économie chinoise.

Haro sur la finance de l’ombre en Chine. Pékin a dénoncé des "crimes illégaux" et mené des "mesures coercitives criminelles" – terminologie officielle pour des arrestations – contre des responsables de l’institution financière Zhongzhi Enterprise Group (ZEG), samedi 25 novembre. Des expressions que les autorités chinoises réservent aux affaires les plus sensibles, comme lors du placement en résidence surveillé de Xu Jiayin, le président de géant de l’immobilier en quasi-faillite Evergrande, en septembre 2023.

Cette fois-ci, Pékin s’est attaqué à un autre pilier de l’économie chinoise. Inconnu hors des frontières chinoises, ZEG représente pourtant "l’un des plus puissants acteurs de la finance de l’ombre en Chine", souligne Xin Sun, spécialiste de l’économie chinoise au King's College de Londres. Il s'agit d'un pan de l'économie chinoise englobant tous les acteurs qui financent l’économie en dehors des circuits bancaires classiques.

Dans cet univers parallèle aux banques traditionnelles, Zhongzhi fait partie des premier de la classe. C’est un groupe qui prête à la fois aux promoteurs immobiliers et aux collectivités locales, et qui gère aussi les milliards de dollars que de riches chinois lui ont confié.

"Gravement insolvable"

À ce titre, Zhongzhi Enterprise Group est considéré comme un rouage essentiel d’un secteur – la finance de l’ombre – qui a longtemps été un important moteur de la croissance chinoise.

Mais ZEG n’est plus... que l’ombre de lui-même. L'arrestation de "nombreux suspects" par la police n'est que le dernier épisode d’une rapide descente aux enfers du groupe spécialisé dans la finance parallèle. 

Quelques jours avant l’intervention des autorités, Zhongzhi s’était déclaré "gravement insolvable" dans une lettre envoyée aux investisseurs. Plus précisément, l'établissement indiquait avoir amassé au moins 59 milliards de dollars de dettes et n’avoir que 28 milliards de dollars d’actifs. Les responsables du groupe reconnaissaient aussi ne pas savoir comment combler ce trou de 31 milliards de dollars.

C’est une débâcle "qui était anticipé depuis cet été au moins", souligne Xin Sun. En août, la police avait déjà dû intervenir au siège de Zhongzhi pour disperser une manifestation de Chinois qui se plaignaient de ne plus pouvoir retirer les fonds qu’ils avaient placés entre les mains des financiers de ZEG.

Les causes de la chute de la maison Zhongzhi sont connues : "Le groupe fait les frais de la crise de l’immobilier en Chine et du ralentissement général de l’économie", résume Xin Sun. Fondé en 1995, ZEG est devenu au fil des ans le symbole de la finance de l’ombre triomphante en Chine.

Beaucoup plus opaque et moins réglementé que le secteur financier traditionnel, ce système bancaire alternatif permet souvent de mobiliser des fonds plus rapidement et offre des placements à des taux plus avantageux que ceux des établissements classiques.

Plus que le PIB français

Le secteur s'est envolé après la crise financière mondiale de 2008, "quand l’accès au crédit traditionnel est devenu plus difficile", note le Wall Street Journal. Les établissements "de l’ombre" sont alors devenus les "meilleurs amis" des promoteurs immobiliers et des collectivités locales nécessitant rapidement de sommes astronomiques pour financer leurs projets extravagants de nouvelles infrastructures, ou pour faire sortir de terre des villes entières. 

Même les banques traditionnelles ont "utilisé ces structures alternatives comme intermédiaires pour prêter de l’argent aux promoteurs immobiliers", rappelle Xin Sun. Elles pouvaient ainsi s’affranchir d’une partie des règles édictées par Pékin limiter la prise de risque.

La finance de l’ombre s’est imposée comme une pièce centrale du boom immobilier en Chine ces vingt dernières années. Et une pièce qui vaut très cher, puisque le poids économique de la finance de l’ombre est évalué à plus de 2 900 milliards de dollars, soit un peu plus que le PIB de la France (2 639 milliards d’euros en 2022, soit 2 881 milliards de dollars). 

Tant que la croissance chinoise était au beau fixe, les affaires marchaient pour ces institutions financières alternatives. Les banques traditionnelles leur fournissaient de l’argent qu’elles savaient ensuite faire fructifier, permettant aux plus importantes d’entre elles de se diversifier. C’est ainsi que Zhongzhi est devenu un important gestionnaire de fonds pour les Chinois fortunés et a pu investir dans des domaines aussi variés que les mines et les voitures électriques, souligne le Financial Times.

Mais quand l’immobilier a commencé à montrer des signes de fatigue, ces établissement se sont retrouvées devant des promoteurs ayant de plus en plus de mal à rembourser. Sans compter qu'avec le ralentissement de l’économie, les investissements effectués par ces institutions sont devenus beaucoup moins rentables que prévus. D’où les déboires de Zhonghzi qui sont "un bon indicateur de l’état de santé de l’économie chinoise", résume Xin Sun.

Risque de contagion ?

En revanche, il est beaucoup plus difficile d’évaluer les conséquences de l’effondrement de ce conglomérat. À commencer par les effets sur le secteur bancaire chinois. Il y a encore moins de dix ans, il aurait pu vaciller en raison de l'effondrement d'une pièce du puzzle de l'ampleur de Zhongzhi, mais "depuis 2015, le gouvernement a encouragé les banques traditionnelles à prendre leurs distances avec ces institutions, et elles sont aujourd’hui beaucoup moins exposées à ce secteur", conclut une note du King’s College de Londres sur les liens entre la finance de l’ombre et le secteur bancaire, publiée 2023

"Je ne pense pas que les déboires de Zhonghzi vont avoir un effet de contagion sur le reste du secteur bancaire traditionnel", confirme Xin Sun. En revanche, l’onde de choc va certainement se faire ressentir sur l’ensemble de la finance de l’ombre. "Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ces dernières années, ces institutions se sont réinventées comme des gestionnaires de fortunes proposant des rendements plus intéressants que les banques normales. Mais pour attirer les placements, les investisseurs doivent avoir confiance", note Xin Sun. 

C'est ainsi qu'au delà du seul secteur bancaire, les difficultés de l’un des plus importants acteurs de ce circuit financier parallèle risquent de déclencher un mouvement de défiance qui peut coûter très cher. Bon nombre de petites et moyennes entreprises en Chine dépendent encore des paris que ces "banques de l’ombre" étaient prêtes à faire.