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Les 80 ans du serment de Koufra, première victoire de la France libre

Il y a 80 ans, le 2 mars 1941, le colonel Leclerc, prononçait un serment qui allait entrer dans l'histoire. Après avoir capturé le fort italien de Koufra en plein milieu du désert libyen, au terme d'un incroyable coup de bluff, le futur maréchal promettait de continuer le combat jusqu'à ce que le drapeau tricolore flotte à nouveau sur Paris et sur Strasbourg. Il tenu parole.

"L'isolement de Koufra est extraordinaire : c'est une situation qui n'a pas sa pareille dans tout le Sahara, Koufra est à peu près exactement au cœur mathématique du désert libyque. En quelque direction qu'on s'éloigne, il faut franchir 400 à 500 kilomètres de néant pour arriver à une région habitée." C'est en ces termes que le géographe et explorateur français Émile Felix Gauthier décrivait, en 1928 dans son ouvrage "Sahara", l'oasis de Koufra, en Libye. Perdu au milieu de nulle part, il fut pourtant le théâtre de l'une des plus belles pages de l'histoire de la France libre.

À la fin de l'année 1940, après le rattachement du Gabon à la France libre, un certain colonel Leclerc est nommé commandant militaire au Tchad. L'homme, Philippe de Hauteclocque de son vrai nom, un Saint-Cyrien issu de l'aristocratie, a la France chevillée au corps. Il a rejoint Londres dès le mois de juillet 1940 et a été envoyé en Afrique.

À partir du Tchad, il se lance dans des raids en direction des positions italiennes. Il a alors l'idée d'attaquer Koufra, un groupe de palmeraies dominé par un fort. "Il y a une double perspective. Ce territoire avait été le dernier conquis par les Italiens une dizaine d'années plus tôt et sa prise permettait d'enlever une menace. Ce lieu permettait aussi d'avoir des émissions radios de très bonne qualité et de lancer des raids vers l'arrière des troupes germano-italiennes", explique Sylvain Cornil-Frerrot, responsable des recherches historiques à la Fondation de la France libre.

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"Des gars complètement démunis"

Mais sur le papier, l'idée paraît insensée. Koufra se trouve à 1 500 kilomètres au nord de Fort-Lamy (actuelle N'Djamena) au Tchad. Le colonel Leclerc n'en a que faire. En quelques jours, il réussit à réunir les moyens de transport et les effectifs nécessaires (400 hommes, dont environ 300 soldats africains et une centaine d'européens). "Les troupes du Tchad n'étaient vraiment pas grand-chose. C'était des gars complètement démunis avec très peu de matériel", décrit Jean-Christophe Notin, auteur d'une biographie sur Leclerc (éditions Perrin). "La France était alors à terre. Il fallait donc montrer qu'il y avait encore une âme guerrière et faire un grand coup. C'est pour cela qu'il décide de prendre ce fort."

Les hommes de Leclerc s'installent dans un premier temps à Faya-Largeau, dans le nord du Tchad, avant de lancer le départ de leur raid qui s'échelonne du 23 au 28 janvier 1941. Un groupe de reconnaissance atteint l'oasis le 7 février. Des premiers combats s'engagent, mais il faut attendre le 16 pour que les troupes françaises mettent en déroute les Italiens. Le fort est alors assiégé. Le colonel Leclerc ne dispose alors que d'un seul canon de 75 mm. Selon la légende, ses troupes déplacent constamment cette pièce d'artillerie afin de faire croire à l'ennemi qu'une force armée plus importante l'attaque. "Mais un ancien m'a dit qu'il le faisait tourner surtout pour ne pas être repéré", raconte Jean-Christophe Notin, qui a recueilli à la fin des années 1990 le témoignage de nombreux vétérans des Forces françaises libres.

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"Un incroyable coup de bluff"

Au bout d'une dizaine de jours, les Italiens demandent à parlementer, ce que Leclerc refuse. Le 1er mars, les discussions s'éternisent avec des émissaires. Le colonel français finit par monter avec eux en voiture et pénètre dans le fort pour demander leur reddition. "C'est un incroyable coup de bluff. Il y rentre tout seul avec le capitaine de Guillebon. Il leur dit : 'Maintenant, c'est terminé !' Leclerc, c'était ça. C'était cette volonté. Il ne fallait pas lui dire que c'était impossible", s'enthousiasme Jean-Christophe Notin.

Le pari est réussi. L'ennemi abandonne tout son armement, son matériel, et signe sans condition. Les Forces françaises libres viennent de remporter leur première victoire. "Le 22 février 1941, ils avaient aussi été vainqueurs lors de la bataille de Kub Kub en Érythrée, mais c'était aux côtés des Anglais", précise l'historien. "À Koufra, c'est le premier succès 100 % français."

Le lendemain matin, le drapeau français est hissé sur le mât du fort. C'est alors que le colonel Leclerc aurait prononcé ces paroles devenues célèbres et formant le serment de Koufra : "Nous ne nous arrêterons que quand le drapeau français flottera aussi sur Metz et Strasbourg". La vérité est plus complexe, selon Sylvain Cornil-Frerrot : "Nous avons plusieurs versions et ce ne sont jamais les mêmes. A-t-il fait un serment ou seulement prononcé un discours dans lequel il disait sa perspective ? C'est incertain, mais il y avait globalement l'idée du drapeau français et de la libération de Strasbourg."

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En ce 2 mars 1941, la légende est née. Si la nouvelle passe inaperçue en France, la propagande de la France libre et celles de ses alliés s'empare rapidement de cette victoire. Militairement limitée, elle est symboliquement très forte. La BBC est la première à se faire l'écho de ce "premier acte offensif mené contre l'ennemi par des forces françaises partant de territoires français, aux ordres d'un commandement uniquement français".

Quelques jours plus tard, le général de Gaulle félicite aussi vivement le colonel Leclerc. "Vous venez de prouver à l'ennemi qu'il n'en a pas fini avec l'armée française. Les glorieuses troupes du Tchad et leur chef sont sur la route de la victoire." Le jeune officier, alors âgé de 38 ans, est dans la foulée promu général de brigade. "Son premier képi avait été bricolé. Les deux étoiles venaient d'un uniforme italien. Il y avait un manque de tout, mais une réelle énergie", souligne avec amusement Jean-Christophe Notin.

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Promesse tenue

Le général Leclerc tiendra sa promesse, lorsque le 23 novembre 1944, Strasbourg enfin libérée, vit flotter tout en haut de la flèche de sa cathédrale, le drapeau français. Ses troupes, composées majoritairement de soldats noirs à Koufra en 1941, auront cependant changé d'aspect, comme le rappelle Jean-Christophe Notin : "Les Africains ne sont plus là quand ils entrent dans Strasbourg car les Américains n'en voulaient pas dans les divisions blindées, mais il restait des soldats européens qui avaient connu Koufra".

Trois ans plus tard, le libérateur de Paris et de Strasbourg perdra la vie dans un accident d'avion au cours d'une tournée d'inspection en Afrique du Nord. Longtemps, son souvenir restera ancré dans l'esprit de ses hommes : "Leclerc ne doutait de rien et trouvait toujours des solutions. Ceux qui l'ont connu m'ont toujours dit qu'à son contact, ils étaient galvanisés. Il faisait aussi attention à eux et aux vies humaines. C'était de l'audace, mais pas de la folie", résume Jean-Christophe Notin.