
Le candidat conservateur Kaïs Saïed, arrivé en tête du premier tour de la présidentielle tunisienne avec 18,4 % des voix, affrontera dimanche l'homme d'affaires Nabil Karoui, qui avait recueilli 15,6 % des suffrages. Deux candidats que tout oppose.
C’est une course contre la montre qui se joue pour Nabil Karoui. Sorti de prison mercredi sur décision de la Cour de cassation, l’homme d'affaires incarcéré depuis août pour des accusations de blanchiment d’argent et d’évasion fiscale est passé à l’offensive avant le second tour de l’élection présidentielle, qui se déroulera dimanche. Au programme, vendredi 10 octobre : deux meetings dans la journée, suivis dans la soirée d'un débat qui l’opposera à son rival, Kaïs Saïed, arrivé en tête du premier tour.
Depuis ce coup de théâtre, le publicitaire tente de reprendre la main sur la campagne et appelle à reporter le scrutin à la semaine suivante. "Pour que les Tunisiens puissent m’écouter en tant que candidat, a-t-il argué, et pour qu’ils puissent examiner mon programme et me comparer à mon adversaire." Les deux finalistes de l’élection présidentielle tunisienne affichent des profils antiétablissement mais leur style ne pourrait être plus différent.
Karoui, le libéral moderniste
D’un côté, Nabil Karoui, 56 ans, le flamboyant magnat de la presse toujours fringant au point d’être régulièrement comparé, dans les médias, à un certain Silvio Berlusconi. Le publicitaire et ancien commercial de Colgate-Palmolive a fondé sa richesse sur son empire médiatique et son activité philanthropique. Après le soulèvement de 2011, la chaîne Nessma qu'il a fondée est passée de la programmation de divertissements à l'information, devenant l'un des plus grands diffuseurs privés du pays. De quoi lui offrir une belle visibilité : durant trois ans, il anime une émission de bonnes œuvres et distribue des appareils électroménagers à des familles dans le besoin.
Début 2019, le publicitaire multicartes se tourne vers la politique et se présente comme un "libéral moderniste". "Mon programme est l'ouverture totale de l'économie avec les réformes nécessaires pour attirer les investissements étrangers", a-t-il déclaré.
Le candidat veut s’adresser aux classes modestes qu'il a rencontrées en sillonnant le pays avant d’être emprisonné. "Le contact direct avec les gens m'a vraiment touché", a-t-il déclaré à l'AFP par l'intermédiaire de son avocat.
Nabil Karoui, dont le parti Qalb Tounes (Cœur de la Tunisie) est arrivé en seconde position lors des élections législatives dimanche dernier, est reconnu comme un homme politique avisé. "L’homme sait ce qu’il fait, il a vu que par la télévision et la philanthropie, il pouvait pénétrer dans tous les foyers marginalisés", estime Alaa Talbi, présidente du Forum tunisien des droits économiques et sociaux.
Personnage controversé
Mais c’est aussi un personnage controversé : il a été confronté à de multiples batailles judiciaires ces dernières années et a accusé le gouvernement de politiser la justice. Aujourd’hui encore, il est toujours inculpé d'évasion fiscale et de blanchiment d'argent. Ses avoirs ont été gelés et une interdiction de voyager imposée.
Pendant sa détention, son épouse, Salwa Smaoui, a pris un congé pour faire campagne en son nom. Une société de lobbying internationale travaillerait également pour lui. Le ministère américain de la Justice a publié une copie d'un contrat d'un million de dollars signé avec la société Dickens et Madison, basée au Canada, afin de promouvoir sa candidature à l'étranger. Le contrat d'un an, daté du 19 août, dépasse de loin les limites des dépenses de campagne en Tunisie. Son parti a nié tout lien avec le contrat, affirmant que ses auteurs cherchaient à "ternir sa réputation et à influencer les électeurs".
Nabil Karoui a joué sa dernière carte en accusant son adversaire Kaïs Saïed d'être un "bras" du parti d'inspiration islamiste Ennahda, vainqueur des législatives avec 52 sièges remportés au Parlement. Plusieurs partis dont Ennahda ont en effet appelé à voter pour Kaïs Saïed.
Saïed, le conservateur antisystème
Face à lui, Kaïs Saïed fait figure d’ovni de la politique. Le conservateur antisystème, âgé de 61 ans, apparaît comme un néophyte en politique. Son comportement inexpressif lui a d'ailleurs valu le surnom de "Robocop". Campé dans un style austère, l’expert en droit constitutionnel a mené une campagne low-cost en privilégiant le porte-à-porte plutôt que les rassemblements de masse. "Je suis un candidat indépendant, je ne représente aucun des partis", a-t-il fait valoir sur la radio Shems FM. "Je fais ma campagne par mes propre moyens, et je refuse toute aide." Le juriste, inconnu du grand public il y a encore peu, est arrivé en tête du premier tour avec 18,4 % des voix.
Le soutien dont il a bénéficié a été alimenté par un large rejet, chez les électeurs, de l’establishment politique de l’après-printemps arabe. Selon le comparatif de l'Observatoire pour la défense du droit à la différence, qui a classé les candidats selon leurs positions sur les libertés individuelles, il est l'un des plus conservateurs : contre l'abolition de la peine de mort et contre l'abrogation des textes punissant l'homosexualité et les atteintes à la pudeur, texte qui a notamment servi à condamner des couples non mariés s'embrassant dans la rue.
"Mettre fin à la corruption"
Ce juriste adepte d'un arabe littéraire rigoureux prône une nouvelle révolution par le droit. Parmi ses engagements politiques figurent une décentralisation radicale du pouvoir ainsi que la création d'un nouveau réseau de conseils locaux élus dirigés par des fonctionnaires, qui seraient mis à l'écart s'ils abusaient de leur pouvoir. Dans une vidéo en ligne, il défend sa vision comme une feuille de route visant à "garantir que la volonté du peuple atteigne les échelons les plus élevés du gouvernement central et à mettre fin à la corruption".
Il s'est également prononcé clairement contre l'égalité en matière d'héritage, une question délicate car elle touche à un principe dicté par le Coran, selon lequel une femme hérite le plus souvent moitié moins qu'un homme du même degré de parenté.
Kaïs Saïed affiche un mode de vie simple et sans prétention, tout comme le message anticorruption qu'il cherche à diffuser : il vit dans un quartier bourgeois de Tunis et son bureau est logé dans un appartement en ruine au cœur de la capitale.
Les sept millions d'électeurs se rendent aux urnes dimanche pour la troisième fois en un mois, après des scrutins ayant exprimé un ras-le-bol de la classe politique, qui peine à répondre aux attentes sociales de la population, neuf ans après la révolution.