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Éco-anxiété et solastalgie, les angoisses liées au réchauffement climatique

Êtes-vous angoissé à cause du réchauffement climatique ? Avez-vous du mal à dormir en pensant au sort des ours polaires ? Hésitez-vous à faire des enfants pour préserver la planète ? Si oui, vous souffrez peut-être d’éco-anxiété ou de solastalgie.

Installée en province, Gaëlle, 37 ans et deux enfants, suffoque quand elle pense à la fin du monde ou quand elle doit faire face à des situations anxiogènes. “Il y a encore peu de temps, j’ai voulu regarder une émission sur la sécheresse, se souvient-elle. Le sommaire m’a tellement déprimé que je suis partie me coucher avec un livre”. Son angoisse l’a poursuivie jusque dans la nuit. “J’ai rêvé que mon fils de 20 mois tombait dans un torrent, poursuit-elle. Je m’imaginais déjà en train de devoir affronter le courant pour le rattraper. Sauf qu’il n’y avait plus d’eau…”

Plusieurs évènements climatiques sont venus alimenter sa “tétanie” tout au long de l’été. L'ancienne commune où habitait Gaëlle, Vouvray, située à l’est de Tours, a été obligée de faire importer de l’eau potable. "La Loire était trop basse et, pour la première fois, les pompes qui alimentent la ville en eau potable ne fonctionnaient plus”, souligne la Tourangelle.

Plus de 80 % des Français se disent inquiets

“On consomme trop, on a réussi à assécher ce fleuve qui est censé avoir assez d’eau toute l’année", s’inquiète-t-elle, alors que parallèlement, “des gens continuent d’arroser leur jardin”. Depuis, Gaëlle a déménagé en Normandie et le département de la Manche a été, à son tour, placé en alerte sécheresse en septembre.

La jeune femme aimerait arrêter “cette ineptie” mais elle se sent dépassée par ces éléments mortifères. Elle se décrit “en pleine angoisse environnementale”. Et elle n’est pas la seule. Avant de devenir une icône de la lutte contre le réchauffement climatique, Greta Thunberg a, elle aussi, arrêté de jouer au piano, de parler et de manger, sombrant dans la dépression, profondément affectée par le sort des ours polaires victimes de la fonte des glaciers.

En France, selon un sondage Ifop d’octobre 2018, 85 % des Français se disent inquiets du réchauffement climatique. Un taux qui s’élève à 93 % chez les 18-24 ans. Certains, submergés par l’angoisse ou la détresse, se retrouvent d’ailleurs sur des groupes Facebook, tels que "la collapso heureuse" ou “Transition 2030”, pour échanger sur “l’effondrement probable de la civilisation thermo-industrielle et ce qui pourrait lui succéder”.

Dépression, troubles de l'humeur

Aujourd’hui, les praticiens ont un terme pour définir ce malaise sociétal : l’éco-anxiété. “Il faut mettre un mot sur les maux, c’est le début de la guérison", assure à France 24 Pierre-Éric Sutter, psychologue du travail, intervenant en santé mentale et chercheur en sciences sociales.

L’éco-anxiété repose sur “des émotions négatives qui perdurent et vont déséquilibrer le psychisme d’une personne”, décrypte le psychothérapeute. Les conséquences sont diverses : la dépression, des troubles de l’humeur. “C’est la cause qui est inédite, l’écologie”, précise-t-il.

Le mal-être se base sur des appréhensions, comme la peur de la mort ou de la fin du monde. “Beaucoup s’inquiètent de voir les abeilles disparaître, mais ils ne savent pas comment cela va influer sur la biodiversité”, poursuit-il. Poussés par cette envie d’en savoir plus, ils vont chercher de l’information, “mais comme cela va les angoisser davantage, ils vont s’en éloigner”, au risque d’être dans le déni des faits scientifiques jugés trop anxiogènes, poursuit-il.

Solastalgie, ou la nostalgie d’un endroit perdu

À cette "angoisse sans objet", Pierre-Éric Sutter oppose un autre terme : la solastalgie, qui décrit une détresse causée par les changements environnementaux. Le terme a été inventé en 2007 par un philosophe australien, Glenn Albrecht, qui a étudié la souffrance d’agriculteurs ayant assisté à la métamorphose de leurs terres devenues un paysage de désolation en raison des grandes sécheresses. Ce constat a suscité chez eux une nostalgie de l’endroit qu’ils avaient connu et qu’ils ne retrouveront plus jamais.

Dans son cabinet parisien, le psychothérapeute côtoie plus de citadins éco-anxieux par l’avenir que d’agriculteurs nostalgiques. “Certaines patients ne voient plus l’intérêt d’aller travailler, ni même de faire des enfants. Certaines femmes envisagent même de se faire enlever l’utérus pour ne plus avoir d’enfants”, décrit-il.

Est-ce que ce sentiment de mal-être touche plus de jeunes, à l’image de ceux qui défilent dans les rues chaque vendredi pour appeler les gouvernements à lutter contre le réchauffement climatique ? Aucune statistique aujourd’hui ne permet de l’affirmer. “Ma patientèle n’est pas représentative puisque je ne reçois pas d’adolescents”, note Pierre-Éric Sutter, même s’il concède que ces symptômes concernent surtout ses patients âgés autour de 35 ans.

“Crise de foi écologique”

Ce type de pathologies liées au climat ne se règle pas avec des médicaments car elle relève davantage d’une crise existentielle, souligne le psychothérapeute. “L’individu ne se sent plus en phase avec le monde consumériste qui continue de polluer. C’est cette prise de conscience qui engendre un sentiment de solitude et d’incompréhension, voire d’impuissance, estime Pierre-Éric Sutter qui préfère parler de “crise de foi écologique”. “Pour eux, ce qui faisait sens n’a plus de sens”.

Une étude publiée par l’université britannique d’Essex, intitulée "Écothérapie, l’agenda vert pour la santé mentale", préconise des balades en pleine nature pour remonter le moral des personnes dépressives. Le meilleur moyen pour prévenir cette souffrance psychique est d’occuper son esprit, notamment en passant à l’action.