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"Nous ne lâchons rien" : comment Minneapolis se mobilise contre l'ICE
L'offensive de la police de l'immigration (ICE) à Minneapolis a suscité un flot d’images virales montrant des migrants menottés et embarqués de force. Sur place, des milliers d’habitants ont retourné les caméras contre l'agence, filmant systématiquement les agents masqués afin de montrer au monde les abus de la police aux ordres de Donald Trump.
Manifestation organisée après la mort d'Alex Pretti, 37 ans, abattu par un agent de la police des frontières américaine, le 24 janvier 2026 à Minneapolis, aux États-Unis. © Adam Gray, AP

Dans les rues de Minneapolis, certains ont fini par retourner l’appareil de surveillance contre ceux qui l’incarnent. Alors que la redoutée police fédérale de l’immigration (ICE) multiplie les interpellations et les détentions de personnes soupçonnées de vivre illégalement sur le sol américain, ses agents se retrouvent aujourd’hui suivis et filmés en permanence par des milliers de volontaires.

Animés par l’espoir que le regard du public puisse effectivement protéger des voisins, ces observateurs arpentent les rues pour documenter le déploiement de 3 000 agents fédéraux de l'ICE dans le Minnesota, concentrés autour de Minneapolis.

Depuis son lancement en décembre dernier, l'opération "Metro Surge" a cumulé plusieurs milliers d’arrestations de personnes soupçonnées de vivre illégalement aux États-Unis, selon des chiffres de l’administration Trump. Ces interpellations ont eu lieu à la faveur de contrôles routiers, de raids militarisés dans des logements et sur des lieux de travail. De nombreuses personnes appréhendées ont ensuite été transférées vers des centres de détention hors de l’État, notamment au Texas.

En braquant leurs smartphones sur les agents masqués, celles et ceux qui se mobilisent dans les rues de Minneapolis cherchent à demander des comptes à l’ICE pour ses agissements, perçus comme une escalade de la violence étatique.

Des organisations communautaires et religieuses, des syndicats et associations de défense des travailleurs immigrés ont depuis uni leurs forces en réaction aux raids policiers.

Alors que de nombreux salariés restent chez eux par crainte d’être interpellés par l’ICE et que des écoles basculent dans l’enseignement à distance après le retrait d’enfants par leurs parents, des réseaux d’entraide se sont mis en place pour livrer directement des denrées alimentaires et produits de première nécessité aux familles concernées.

Chelsie Glaubitz Gabiou, présidente de la Minneapolis Regional Labor Federation, qui regroupe des syndicats représentant quelque 80 000 travailleurs, estime que cette capacité de mobilisation s’enracine dans les grandes manifestations ayant suivi la mort de George Floyd. Cet homme afro-américain non armé avait été tué par la police en 2020 à Minneapolis.

"Notre communauté et nos associations n’ont jamais cessé de travailler ensemble pour documenter ces violences", déclare-t-elle. "Nous ne pouvons pas nous permettre d’être divisés."

Entre 50 000 et 100 000 personnes ont participé vendredi à ce que certains organisateurs ont qualifié de "grève générale" en réaction à la mort de Renee Good, abattue par un agent fédéral. Quelque 700 entreprises ont également fermé leurs portes durant cette journée d’action.

"Ce n’est pas la première fois que Minneapolis doit répondre de manière forte sous le regard attentif de toute la nation", poursuit la syndicaliste Chelsie Glaubitz Gabiou. "Cela fera bientôt six ans que George Floyd a été assassiné, et nous commençons à peine à retrouver une forme de vitalité, avec le sentiment de nous être relevés de cette crise."

Un smartphone à la main

Le 7 janvier, l’agent de l’ICE Jonathan Ross a tué Renée Good en tirant trois balles à bout portant alors qu’elle s’éloignait d’un contrôle routier – un incident filmé sous plusieurs angles et rapidement devenu viral sur les réseaux sociaux.

Alors que l’opération de l’ICE se poursuit dans la ville, les syndicats et les organisations communautaires multiplient les formations à l’action directe non violente, ainsi que des sessions destinées à former des "observateurs constitutionnels". Ces formations encouragent les participants à documenter les interactions avec les forces de l’ordre, sans obstruer ni aggraver la situation.

Là encore, cela trouve son origine dans la couverture jugée partisane des protestations qui ont suivi la mort de George Floyd, explique la syndicaliste. "Il y a eu beaucoup de contre-vérités, déjà à cette époque, et beaucoup d’événements dont on n’a parlé que parce que les caméras ne tournaient pas", décrypte-t-elle. "Et maintenant que les caméras sont partout… il s’agit de dire la vérité. Il y a des gens qui inventent des mensonges… Ils essaient de vous faire douter de ce que vous voyez de vos propres yeux – et cela a coûté une vie. Mais nous devons dire au grand public : 'Croyez ce que vous voyez. C’est ce qui se passe.'"

Un autre drame a endeuillé Minneapolis : Alex Pretti, infirmier en soins intensifs, a été tué samedi par un agent de la Border Patrol, les gardes-frontières fédéraux, alors qu’il filmait un raid de l'ICE avec son smartphone. Si les autorités fédérales ont affirmé qu'Alex Pretti était armé et avait résisté, des images et des témoignages indiquent qu’il a été abattu alors qu’il venait au secours d’une femme, et que son arme, légalement détenue, avait été retirée avant qu’il ne soit touché.

Les responsables de l’administration Trump ont une nouvelle fois plaidé la légitime défense. La ministre américaine de la Sécurité intérieure, Kristi Noem, et le chef adjoint de cabinet de la Maison-Blanche Stephen Miller, partisan acharné des expulsions massives, ont tous deux qualifié Alex Pretti de "terroriste domestique", sans fournir la moindre preuve venant étayer cette accusation.

Gregory Bovino, commandant en chef de la Border Patrol dans la région, a même déclaré qu'Alex Pretti aurait tenté de "massacrer" les agents fédéraux, une accusation qui a été largement reprise dans les médias conservateurs. Gregory Bovino a depuis été évincé de son poste.

Mais, à mesure que de nombreuses vidéos de la fusillade ont circulé sur les réseaux sociaux, ces affirmations se sont rapidement effondrées face à des images montrant Alex Pretti tenant un téléphone au moment où il est mortellement touché, sans signes évidents de menaces physiques.

"Consolider le pouvoir exécutif"

Sous la pression de ce contrecoup médiatique, des voix au sein même de l’administration Trump ont commencé à tempérer leurs propos, certains hauts responsables reconnaissant que les agents impliqués n’avaient peut-être pas respecté les protocoles établis lors de l’incident – un revirement qui souligne la confusion et le coût politique de la communication initiale sur cette affaire.

"Il y a, de la part des personnes mobilisées sur le terrain dans le Minnesota, un effort pour fournir une forme de vérité par l’image et par le récit de ce qui se passe réellement, en opposition à certaines images déformées qui ont circulé, y compris depuis des comptes gouvernementaux", explique Stephanie Schwartz, professeure assistante en relations internationales à la London School of Economics.

"Je ne crois pas pour autant que ce spectacle affaiblira tant que ça l’administration Trump", tempère-t-elle. Selon elle, les efforts déployés sur le terrain pour documenter les interventions souvent brutales de l’ICE ne trouvent pas nécessairement le public qu’ils visent.

Et malgré le rejet croissant de l’opinion publique face à la campagne d'expulsions massives menée par Donald Trump, la volonté de l’administration de renforcer les effectifs et le budget de l’ICE dépasse le cadre de l'immigration illégale, estime Stephanie Schwartz. "Si l’on prend du recul et que l’on anticipe les objectifs visés, il s’agit de consolider le pouvoir exécutif. L’immigration, par le biais des agences fédérales, leur offre toutefois un pouvoir coercitif et la menace de l’usage de la force."

Si la résistance sur le terrain est essentielle, poursuit Stephanie Schwartz, l’action doit aussi venir du champ politique. "Ce dont nous avons besoin, c’est d’un leadership capable de freiner la manière dont l’exécutif utilise l’ICE et l’application des lois migratoires pour concentrer le pouvoir", avance-t-elle. "Cela passe notamment par le financement de l’ICE et par une évaluation de sa mission. Je ne dirais pas que la mobilisation du Minnesota n’est pas un contrepoids important – elle est absolument nécessaire. Mais elle n’est pas suffisante face à ces dynamiques plus larges."

Selon la syndicaliste Chelsie Glaubitz Gabiou, le rapport de force penche désormais en faveur des manifestants. "C’est pour cela que l’on commence à voir des fissures apparaître au sein de l’administration : parce que nous ne lâchons rien."

L’opposition politique à Donald Trump s’est aussi renforcée à la vue des images de Minneapolis. Les démocrates au Sénat ont annoncé qu’ils refuseraient de voter, cette semaine, un projet de loi budgétaire destiné à accroître le financement du ministère de la Sécurité intérieure (DHS), qui supervise à la fois l’ICE et la Border Patrol.

Un blocage du texte entraînerait un shutdown partiel de l’administration fédérale, même si les deux agences continueraient probablement de fonctionner : la loi dite "One Big Beautiful Act", adoptée l’an dernier, a déjà alloué 170 milliards de dollars sur quatre ans à l’application des lois sur l’immigration.

Cet article a été adapté de l'anglais. L'original est à retrouver ici.